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De La vie du Poète à Julien, Gustave Charpentier, artiste d’une seule inspiration

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Etre pour la postérité l’homme d’un seul ouvrage vous expose mécaniquement à des jugements aussi expéditifs que lacunaires : ainsi en est-il de Gustave Charpentier, méprisé par l’intelligentsia culturelle qui ne retient de Louise qu’une certaine naïveté dans la peinture du petit peuple parisien, et ce que le texte peut avoir parfois de suranné. C’est faire peu de cas de la générosité de l’inspiration mélodique et de la variété du coloris, qui situent le compositeur dans la droite ligne d’un Massenet, dont il pourrait bien être le plus proche héritier. Pour accéder au dossier complet : Gustave Charpentier

 

Maurice Utrillo © Tate Gallery, LondonLa Vie du Poète, symphonie-drame avec chœurs en trois actes et quatre tableaux composée sur un poème écrit par lui-même, fut le deuxième envoi de Rome du compositeur, en 1888-89. Donnée en concert en 1892, elle obtint un franc succès, puis tomba peu à peu dans l’oubli.

Œuvre de jeunesse, donc, d’un musicien qui n’avait pas trente ans, dans laquelle on sent encore l’influence musicale de son maître Massenet, mais surtout œuvre fondatrice, base essentielle de la production de . Or, si de nos jours, il est impossible d’entendre la moindre note de Julien, suite de Louise, ou de beaucoup d’autres de ses compositions, il est possible au chercheur opiniâtre de dénicher et d’entendre cette Vie du Poète, et par-là même de se faire une idée plus globale de l’esthétique de Gustave Charpentier.

Le sujet représente la première manifestation d’une tendance populiste, qui cherchait une musique écrite pour le peuple, destinée non à le flatter, mais à élever ses sentiments. On y retrouve donc les thèmes chers à Louise : Montmartre, les fêtes populaires, l’amour des grisettes, qui est peut-être le seul amour vrai. Mais, également les idées développées dans Julien : les déboires de la vie d’artiste, l’inspiration fuyante, la frontière poreuse entre rêve et réalité. Le compositeur, de cette (presque) première œuvre jusqu’à la dernière (Julien date de 1913) ressassera éternellement les mêmes centres d’inspiration. Qu’on en juge plutôt :

Au premier acte, un court prélude en la majeur intitulé Enthousiasme mène à la première scène, Recueillement. Le chœur des voix intérieures dialogue avec le Poète (ténor), jusqu’à la scène 2, Incantation, qui décrit la montée de l’inspiration (« viens flamme divine ») menant à la troisième partie conclusive Au pays du rêve (« voix de mon âme, splendeur qui m’illumine, ô vérité »), où se mêlent soliste, chœur, orchestre et timbres de cloche.

Le second acte, intitulé Doutes, est sensiblement plus court (l’œuvre dure une cinquantaine de minutes). La première partie, Nuit splendide fait appel au chœur (les voix de la nuit), dont certaines parties sont à bouche fermée, et décrit les bruits d’un soir loin de la ville. Les voix de la nuit sont rejointes par le ténor dans la deuxième partie, Le Poète, la Nuit, qui s’interroge sur son inspiration et son destin « Que me réserves-tu, Nuit ? » Un solo de flûte semble apporter un début de consolation au Poète, mais très vite, quelques accords chagrinés de l’orchestre semblent signifier que le doute et la désolation seront les seuls compagnons de l’artiste.

Le troisième acte Impuissance, débute par un long prélude symphonique, dont un des thèmes sera repris dans Julien. Commence alors le chœur des voix de la malédiction, interrompues par le Poète : « Vainement l’homme souffre et pleure, tout rayon divin n’est qu’un leurre ! ». Le dernier tableau se déroule à Montmartre et porte comme sous titre : Ivresse. La scène 1, Le Poète seul, décrit l’ambiance d’une fête foraine où se mêlent en contrepoint thèmes populaires et thèmes savants. Les voix d’autrefois rappellent par bribes les propos des voix intérieures de l’acte 1 et des voix de la nuit de l’acte 2, tour à tour apaisantes ou désolées. Pendant le bal populaire, l’artiste rencontre la Fille (dernière scène, Le Poète, la Fille) qui ne dira pas un mot, se contentant de rire, hurler, ou de s’exprimer par onomatopées. Est-ce l’aboutissement de la poursuite de l’idéal ? Le final du premier acte reparaît, chanté par les voix de demain. Est-ce au contraire le triomphe de la déchéance ? Les derniers mots du Poète à la Fille, être entièrement animal, sont : « Vide, avide, et livide, jusques au fond, sèves et rêves, cœurs…et pleurs ! »

Julien reprend, sous une forme onirique, la même quête. Qu’il suffise de nommer le prologue et les actes pour s’en rendre compte : Enthousiasme, Au Pays du rêve, Doute, Impuissance, Ivresse. Dans l’impossibilité de juger la musique, on ne peut guère que s’appuyer sur le livret, et constater que ce qui était déjà un peu verbeux dans La vie du Poète tourne ici à l’ampoulé et que la dimension symbolique et fantasmée plombe plus le texte qu’il ne l’élève.

Nous retrouvons Louise, tout d’abord figure charnelle, puisqu’elle est la maîtresse de Julien pendant son séjour à la Villa Médicis, puis sous diverses formes idéalisées. Quoique, peut-être s’agit-il dès le début d’un songe, puisque les femmes n’étaient pas admises à la Villa Médicis. Les amants vont, en rêve, visiter le Temple de la Beauté, et rencontrent à mi-chemin, dans la Vallée Maudite, les poètes déchus. Arrivés au terme de leur voyage, ils sont accueillis par les Elus, mais les filles du rêve entraînent Louise à jamais, tandis que l’Humanité Envieuse (le Sonneur et l’Acolyte) raillent la cérémonie. Julien, resté seul, sent monter en lui une angoisse infinie, lorsque la Beauté surgit de l’ombre et prononce les suprêmes recommandations : « Etre simple, ne point s’armer de la raison contre l’amour, aimer ».

Sans autre transition que l’entracte, Julien s’éveille en pays slovaque, où un paysan l’invite à partager la vie simple de son peuple. Une jeune fille, réminiscence de Louise, lui sourit tendrement, mais le poète choisit le rêve. Julien est alors transporté en Bretagne, près de son aïeule, quand s’avancent du fond de la vallée les poètes déchus du 1er acte. Julien est indécis entre ceux qui renoncent à l’espérance et la vieille foi de son aïeule. « Crains l’orgueil » lui dit-elle d’un ton prophétique qui lui rappelle les recommandations de la Beauté. Elle lui montre le Christ du calvaire, et tombe morte, tandis que le cortège maudit s’éloigne.

Le dernier acte est situé – quelle surprise – à Montmartre. Julien rencontre de nouveau le Sonneur et l’Acolyte, puis une fille, sorte de fausse Louise. Il croit voir dans le Moulin Rouge une caricature du Temple de la Beauté, boit à la mort de la pensée, de l’idéal, à l’animalité triomphante, et s’effondre, ivre mort, aux pieds de la fille.

Cette façon qu’a le héros de flotter entre rêve et réalité, sans vraiment savoir où est l’une ou l’autre, rappelle fortement Juliette ou la clé des songes de Bohuslav Martinù. Mais le clou est trop fortement asséné, le symbolisme trop pesant, pour que l’auditeur moderne y adhère. Pourtant, une frange d’admirateurs devait se retrouver dans l’œuvre, car on lit, dans les Années d’apprentissage de Saint-Georges de Bouhélier, poète, romancier et auteur dramatique français (1876-1947) l’appréciation suivante concernant La vie du Poète : « Nous étions alors une petite bande, pour qui cette œuvre était sacrée. Nous l’envisagions comme le drame de nos destins ». Il aurait fallu pour transcender un livret aussi difficile une musique hors du commun, ce qui n’a pas semblé être le cas. Après vingt représentations et un accueil assez tiède, l’œuvre fut retirée de l’affiche, et n’y revint que de façon sporadique.

S’il est étonnant qu’un jeune homme qui vient tout juste d’avoir la chance et le talent d’être reçu au concours de Rome puisse composer l’une de ses premières œuvres sur la montée, puis la perte de l’inspiration, et pour finir l’étourdissement dans les plaisirs et la déchéance, il est plus surprenant encore qu’un compositeur reconnu et couvert d’honneur reprenne, plus de vingt ans plus tard, le même sujet. Car Gustave Charpentier, officier de la légion d’honneur, membre de l’Académie des Beaux-Arts, n’a rien d’un artiste maudit. C’était d’autre part, un homme assez fort pour imposer ses idées : fêtes de rue pour le peuple, fondation du Conservatoire de Mimi Pinson destiné à apprendre la musique aux jeunes filles impécunieuses. Etait-ce une angoisse secrète ? Le compositeur, de notoriété publique, écrivait lentement, détruisait beaucoup, et n’avait rien de prolifique.

Les autres aspects sont plus anecdotiques. De son installation de jeune loup à Paris pour suivre les cours de Massard, Pessard ou Massenet jusqu’à sa mort d’artiste respecté, le compositeur ne quitta jamais son cher Montmartre et le populaire (sans connotation péjorative) qu’il aimait et défendait tant. Et puis, on sait que Charpentier eut « sa » Louise, avant de partir pour Rome. N’est-il pas à la fois si romantique et si futile de discerner une inguérissable peine d’amour de la part d’un artiste dont la vie ne fut qu’engagement ?

Crédit photographique : Maurice Utrillo © Tate Gallery, London et DR

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