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Les sortilèges de Schulhoff

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Vienne. Theater an der Wien. 17-VIII-2006. Erwin Schulhoff (1894-1942) : Flammen, tragicomédie musicale en deux actes sur un livret de Max Brod d’après Don Juan de Karel Josef Benes. Mise en scène : Keith Warner. Décors et costumes : Es Devlin. Lumière : Wolfgang Göbbel. chorégraphie : Karl Alfred Schreiner. Avec : Raymond Very, Don Juan ; Iris Vermillion, La Morte ; Stephanie Friede, Eine Frau / Eine Nonne / Eine Frau / Margarethe / Donna Anna ; Gabriela Bone, 1. Frauenschatten ; Nina Bernsteiner, 2. Frauenschatten ; Anna Peshes, 3. Frauenschatten ; Christa Ratzenböck, 4. Frauenschatten ; Hermine Haselböck, 5. Frauenschatten ; Elisabeth Wolfbauer, 6. Frauenschatten ; Karoline Kögl, Margarethe als Puppe / Columbine ; Salvador Fernández-Castro, Der Komthur ; Karl-Michael Ebner, Pulcinella ; Andreas Jankowitsch, Pantalone ; Markus Raab, Harlekin ; Armin Wolf, Sprecher des Prologs. Arnold Schœnberg Chor, (chef de chœur : Erwin Ortner). Orchestre symphonique de la radio de Vienne, direction : Bertrand de Billy

Klangbogen Vienne

En parallèle du Don Giovanni de Mozart, le Festival Klangbogen présente les très rares Flammen du compositeur pragois Erwinn Schulhoff. Professeur reconnu, virtuose itinérant et partisan des idées communistes (il écrivit d’ailleurs un oratorio sur le texte allemand du manifeste du parti communiste), compositeur prolifique à l’inspiration multiple, l’artiste eut le malheur de croiser le nazisme. Arrêté et déporté lors de l’invasion de l’URSS par les Allemands, il décéda du typhus au camp de Würzbourg. Depuis quelques années son œuvre bénéficie du nouvel intérêt porté aux compositeurs «dégénérés» : son opéra Flammen et différentes pièces furent enregistrées par Decca tandis que le label Praga digital a édité un superbe album de musique de chambre.

Créé en 1932 à Brno, Flammen dut sa renaissance au chef d’orchestre John Mauceri qui en proposa une exécution de concert (Berlin, 1994) avant de l’enregistrer. Révisant le mythe, Schulhoff, tirant son inspiration du Don Juan de Karel Joseph Benes, présente le séducteur comme une sorte d’individu perdu, évoluant au milieu de ses anciennes conquêtes trépassées, et de celles qu’il veut charmer. Il est poursuivi tout au long de l’opéra par «La morte», caractérisation de la grande faucheuse. Pour Don Juan, pas de rédemption possible, même le commandeur lui refuse la mort libératrice, le héros est condamné à errer à travers ses fantasmes et désirs. La structure narrative de l’œuvre ne répond en aucune manière à un opéra classique. Cette expérience dramaturgique regarde plutôt vers le cinéma des surréalistes, le compositeur, alors proche des peintres d’avant garde, établit un savant lien entre couleurs et musique. La partition, au langage très rêveur et apaisé, recycle de nombreuses références : les trois viennois, Wagner, mais aussi Debussy et le jazz. L’utilisation de danses telles le fox-trot crée parfois un fascinant contraste entre le déroulement de l’action et la musique.

L’œuvre est redoutable à mettre en scène, car le livret prévoit, entre autre, une montagne de femmes nues et des flammes sur scène. Keith Warner et Es Devin, en scénographes expérimentés, conçoivent un surprenant cadre fait de pages de journaux mobiles. De manière fort subtile, ils envisagent cet opéra comme un troisième acte lointain du Don Giovanni de Mozart, d’ailleurs le rideau de scène, identique avec son panneau lumineux, apparaît comme abandonné depuis de nombreuses années par les tenanciers de l’hôtel qui servait de cadre à l’opéra de Mozart. Le séducteur y évolue au milieu des ombres de ses anciennes conquêtes suicidées. La direction d’acteur est d’une grande habileté et renforce les personnages, dans une partition où le kitsch et le grossier peuvent tout ridiculiser. Seul un tableau où sont écrits les noms des artistes «dégénérés» et les dates des journaux du décor fait allusion au contexte de la peste brune.

La distribution est absolument parfaite. Annoncé souffrant, débute prudemment la représentation, mais il prend confiance pour livrer une prestation digne d’éloges dans un rôle qui l’oblige à rester tout le temps sur scène. Fidèle au rôle de La Morte depuis l’enregistrement de 1994, Iris Vermillon est idéale car son beau timbre charnel convient parfaitement au personnage. On peut en dire autant de dans ses nombreuses incarnations. L’équipe des «ombres» et le chœur Arnold Schœnberg sont au même niveau. À la tête de son orchestre viennois, conduit avec souplesse, rêve et fermeté cette partition unique.

Avec un très bon Don Giovanni et de superlatives Flammen, le Festival Klangbogen confirme sa très haute tenue qualitative, autant par les prestations des artistes que par les choix de répertoire.

Crédit photographique : © Armin Bardel

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Vienne. Theater an der Wien. 17-VIII-2006. Erwin Schulhoff (1894-1942) : Flammen, tragicomédie musicale en deux actes sur un livret de Max Brod d’après Don Juan de Karel Josef Benes. Mise en scène : Keith Warner. Décors et costumes : Es Devlin. Lumière : Wolfgang Göbbel. chorégraphie : Karl Alfred Schreiner. Avec : Raymond Very, Don Juan ; Iris Vermillion, La Morte ; Stephanie Friede, Eine Frau / Eine Nonne / Eine Frau / Margarethe / Donna Anna ; Gabriela Bone, 1. Frauenschatten ; Nina Bernsteiner, 2. Frauenschatten ; Anna Peshes, 3. Frauenschatten ; Christa Ratzenböck, 4. Frauenschatten ; Hermine Haselböck, 5. Frauenschatten ; Elisabeth Wolfbauer, 6. Frauenschatten ; Karoline Kögl, Margarethe als Puppe / Columbine ; Salvador Fernández-Castro, Der Komthur ; Karl-Michael Ebner, Pulcinella ; Andreas Jankowitsch, Pantalone ; Markus Raab, Harlekin ; Armin Wolf, Sprecher des Prologs. Arnold Schœnberg Chor, (chef de chœur : Erwin Ortner). Orchestre symphonique de la radio de Vienne, direction : Bertrand de Billy

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