Version Mobeaumarchaiszart

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Théâtre du Parvis Saint-Jean. 11-X-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Les Noces de Figaro, drama giocoso en quatre actes, sur un livret de Lorenzo da Ponte ; récitatifs remplacés par les dialogues de Beaumarchais. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors, costumes, lumières : Patrice Gouron. Avec : Christophe Lacassagne, le comte Almaviva ; Karine Godefroy, la comtesse ; Anne-Sophie Domergue, Suzanne ; Adrian Arcaro, Figaro ; Hélène Cukier, Marcelline ; Christine Tocci, Chérubin ; Gaëlle Pinheiro, Barberine ; Josselin Michalon, Bartholo ; Thierry Cantero, Don Basilio, Don Curzio ; Laurent Pouliaude, Antonio. Chœur et orchestre du Duo-Dijon, direction : Dominique Trottein.

Les Noces de Figaro

La perspective de cette Folle Journée, c’était un peu « Beau temps mais orageux en fin de journée », quand le chroniqueur se trouve, par exemple, relégué à l’extrême fond de la salle, là-bas tout en haut, sur un méchant strapontin (plus mauvaise place, y’avait pas…) et qu’un flot de spectateurs en retard (mais néanmoins admis à entrer) vient perturber votre perception du « Cinque…dieci… » de Figaro. Si l’on ajoute à ça le désagrément d’une température de salle excessive, admettez que cela ne prédispose pas à l’éloge….

Mais la musique de Mozart aidant, la mise en scène pétillante – et donc séduisante – d’, le jeu convaincant des acteurs-chanteurs, le charme des costumes XVIIIe siècle (dont auront profité également tous les musiciens de l’orchestre, en formation Mozart, of course), le sylvestre décor peint à la Watteau…tous ces éléments cumulés contribuent à dissiper quelque peu les griefs. Aussi bien, serait-il injuste et mal venu qu’un plateau vocal de qualité, malgré quelques imperfections, un orchestre de fort belle tenue (mention spéciale aux vents, excellents de bout en bout), un chœur irréprochable et la direction intelligente et sensible de fassent les frais de conditions tout à fait étrangères à leur prestation….

Cela dit, l’impression globale favorable n’empêche pas les réserves. A commencer par l’option du metteur en scène consistant à remplacer les récitatifs par les dialogues parlés de Beaumarchais (un principe déjà appliqué dans un récent Barbier). Se référant à une version Opéra-comique de 1793 (première représentation française des Noces), et dans un souci « d’ouverture au public » pour une meilleure compréhension de l’œuvre, il prétend par-là « réconcilier le sens de la musique et le sens du texte ». Mais n’est-ce pas ainsi, par cette dissociation, ruiner les efforts du couple compositeur-librettiste, lequel mêlant étroitement l’un à l’autre ces deux sens, entend n’en faire qu’un, et n’est-ce pas dénaturer quelque peu l’opéra que de le priver d’un de ses éléments constitutifs ? Sans compter que le dialogue parlé ne constitue pas, techniquement, le meilleur tremplin pour le chanteur qui doit affronter les difficultés d’une Aria. Bref, le procédé, dans le cas précis de l’opéra bouffe, privilégie le côté « bouffe » de l’œuvre par un surcroît de comédie (auquel, reconnaissons-le, les acteurs-chanteurs se prêtent volontiers et avec bonheur), au détriment de l’opéra. Et lorsqu’il s’agit d’un des plus grands chefs-d’œuvre du répertoire lyrique, on peut légitimement éprouver quelque déception devant cette absence des récitatifs chantés, qu’une longue habitude d’écoute a définitivement rendus indispensables à l’oreille.

Maintenant, il est vrai qu’ici, la notion de jeu prend toute son importance : jeu de séduction, de cache-cache et jeu de dupes, marivaudage avant la lettre (et « jeu de l’amour et du hasard » quand, par exemple, Figaro se révèle être le fils perdu du couple Marcelline / Bartholo), et que ces conditions incitent naturellement à jouer la carte de la comédie. Mais un peu trop parfois, quand le primesautier parasite la réserve, voire la gravité (que Mozart sait si bien alterner !). Ainsi la comtesse de Karine Godefroy (justesse et timbre agréables, en dépit d’un vibrato un peu « large ») manque-t-elle de retenue et d’une dose de mélancolie dans son « Porgi amor », de même que dans le « Dove sono »de l’acte III (sinon, peut-être, dans la reprise mezza voce). Par ailleurs, la merveilleuse cavatine de Barberine, qui ouvre l’acte IV, toute d’infinie délicatesse, manque d’émotion dans l’interprétation de Gaëlle Pinheiro et accuse une ligne de chant incertaine, de même que manqueront d’émotion et ne trahiront pas suffisamment de désarroi les deux airs de Chérubin () : « Voi que sapete » (acte II, le plus célèbre de la partition) et surtout son « Non so più » de l’acte I, sans que les qualités vocales soient pour autant mises en cause.

Au chapitre des franches satisfactions : tous les ensembles, parfaitement maîtrisés ; l’Almaviva de , aussi épatant de « machisme » Ancien Régime que pitoyable dans la résipiscence ; le couple Marcelline / Bartholo, aussi bons chanteurs que comédiens ; le désopilant Basilio (doublé de Don Curzio) de Thierry Cantero, génialement grimé (et maniéré à souhait !) et le couple Suzanne / Figaro, d’où émerge particulièrement la Suzanne d’Anne-Sophie Domergue à la voix pleine de fraîcheur, brillante et éclatante de présence scénique. Quant à son compère Adrian Arcaro, dont les « Se vuol ballare » et « Non più andrai » de l’acte I ont manqué un peu de puissance et d’assurance dans l’émission, il gagne en conviction (partagée) au fil de la pièce. Soulignons enfin l’indéniable agrément procuré par les costumes de Patrice Gouron (saluons, au passage, l’effort consenti) en même temps que rendons grâce à pour nous avoir évité la (devenue) sacro-sainte ac-tu-a-li-sa-tion (!) de l’action, et, pour terminer sur une note poétique, avant de tirer le rideau, c’est Marcel Proust – qu’on n’attend pas là – Proust des Pastiches et Mélanges qui, dans son hommage à Watteau, pourrait tout à fait rendre compte de l’atmosphère créée, dans les dernières scènes, quand chacun cherche sa chacune (à répéter dix fois, très vite), à la seule lumière des lanternes tenues par les personnages de cet improbable colin-maillard, sous les projecteurs bleu-nuit :

« Crépuscule grimant les arbres et les faces / Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ».

Crédit photographique : © Duo Dijon 2006

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.