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Le panoptique de Jourdheuil

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices. 9-XI-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan Tutte, opéra bouffe en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jean Jourdheuil. Décors et costumes : Mark Lammert. Lumières : Lothar Baumgarte. Avec : Serena Farnocchia, Fiordiligi ; Liliana Nikiteanu, Dorabella ; Corinna Mologni, Despina ; Thomas Oliemans, Guglielmo ; Juan José Lopera, Ferrando ; Gilles Cachemaille, Don Alfonso. Chœur de l’Opéra Théâtre (direction : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Nicolas Chalvin.

Que n’exige-t-on d’un metteur en scène qu’il se contente de raconter une histoire, l’histoire que le librettiste a imaginée ? À l’opéra, plus l’intrigue est simple, plus certains directeurs de plateau s’ingénient à en cacher la simplicité.

À Genève, Jean Jourdheuil sublime le propos ! Construisant l’entier du discours scénique de ce Cosi fan Tutte sur l’idée architecturale du panoptique de Bentham*, aura-t-il donc suffi d’une telle idée pour qu’un directeur de théâtre donne son aval à cet ex-admirateur de Giorgio Strehler affirmant « qu’il est temps de passer à autre chose » pour lui permettre de squatter pendant dix représentations une œuvre simplement sublime de Mozart ?

Un mur blanc en hémicycle percé de niches d’où entrent et sortent les protagonistes, c’est le décor à subir pendant presque tout le spectacle. Par moments, des parois coulissantes s’avancent pour former des espaces plus ou moins restreints dans lesquels on imagine que les sentiments ou les fantasmes des personnages sont emprisonnés. Censeur et voyeur de l’intrigue qu’il met en place, Don Alfonso ordonne l’action. C’est un peu court et certainement pas suffisant pour étayer le récit. Mais pour Jean Jourdheuil, qu’importe l’histoire à raconter dès l’instant qu’il peut faire admirer le panopticon (le mot est-il allusif ?) du décorateur Mark Lammert sous toutes ses coutures ? Ainsi la direction d’acteurs se limite-t-elle à des entrées et des sorties, des croisements de personnages, des passages de témoins, des avancées, des reculades. Délaissant la caractérisation des personnages, Guglielmo, Ferrando, Fiordiligi et Dorabella ne sont que des marionnettes imbéciles. Les amants ne sont jamais ni dans la farce, ni dans l’humour, projetés dans une banalité déconcertante. Quant aux deux sœurs, elles s’ignorent plus souvent qu’elles ne sont complices. De leur côté, les membres du chœur vêtus de redingotes noires et de gants blancs doivent se réclamer d’un Monsieur Purgon ou autres Diafoirus de comédie. Qui sait ? Dans leurs déambulations de croque-morts, ils en ont l’allure sans le comique. Sans avoir les yeux constamment rivés sur les surtitres, bien malin le spectateur qui, pas très au courant de l’intrigue de Da Ponte, réussit à saisir les enjeux de cette comédie intellectualisée à outrance.

Face à l’ascétisme de la mise en scène et des décors, l’attention du spectateur se reporte sur les chanteurs. Errant sans grâce, les bras ballant, vocalement usé, la voix détimbrée, dénué de toute malice, Gilles Cachemaille (Don Alfonso) ne peut que rugir un texte qui lui échappe. Des deux amants, ni Juan José Lopera (Ferrando), ni (Guglielmo) ne convainquent. Si son « Un’aura amorosa » confirme le manque de legato et de phrasé du premier, le second chante avec une dureté vocale frustre difficilement acceptable pour Mozart. Mais, l’excellence des voix féminines compense heureusement la déception de la distribution masculine. Avec ses aigus claironnants et l’agilité de son propos vocal, la soprano (Fiordiligi) accorde merveilleusement la puissance et le timbre de sa voix aux exigences du chant mozartien. À preuve, son magnifique « Come scoglio immoto resta… » mené avec autorité. À ses côtés, la mezzo Liliana Nikiteanu (Dorabella) se fond tout aussi gracieusement dans l’expression vocale idéale de son personnage. Mais c’est avec la soubrette de Corinna Mologni (Despina) dont la carrière s’affirme de jour en jour, que le charme explose. Admirable actrice, pétillante, la jeune soprano emporte tous les suffrages. Certes le rôle est plus porteur que celui de ses consœurs, mais allier ainsi fraîcheur, humour, avec une si belle aisance vocale n’est pas du ressort de tous.

Restent Mozart et sa musique. Mozart est intouchable. Une heure avant le spectacle, Alain Perroux, le chargé du service culturel du Grand-Théâtre de Genève parle, avec vivacité et talent, de l’intrigue de Cosi fan Tutte, l’illustrant de quelques exemples musicaux joués par le jeune pianiste Xavier Dami. Cette introduction au spectacle permet d’apprécier les intentions musicales profondes du génie de Salzbourg. Quand, quelques instants plus tard, le spectateur se retrouve dans la salle, il cherche l’ensorcellement de ces passages. Mais sous la baguette du jeune chef français , malgré une ouverture splendidement enlevée, l’ ne restitue que bien peu de cette musique miraculeuse. Souvent empâté, parfois en décalage avec le plateau, l’ensemble romand semble inattentif aux désirs du chef, lui aussi trop occupé à ramener au rythme des solistes visiblement fatigués par la longueur de l’œuvre. À la décharge du jeune chef, il faut préciser que le pianiste prévu à l’origine pour la direction musicale a jeté l’éponge une semaine avant la première représentation. a repris au pied levé le défi de conduire cette production à son terme. En s’imposant la version intégrale, deux distributions différentes, on se doit d’être indulgent devant les quelques manquements à la musique et admirer le courage du chef, sortant ainsi la production genevoise d’un naufrage certain.

*«Le panoptique est un type d’architecture carcérale imaginée par le philosophe Jeremy Bentham. L’objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu d’observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés, créant ainsi un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus. »

Crédits photographiques : © GTG/Isabelle Meister

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices. 9-XI-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan Tutte, opéra bouffe en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jean Jourdheuil. Décors et costumes : Mark Lammert. Lumières : Lothar Baumgarte. Avec : Serena Farnocchia, Fiordiligi ; Liliana Nikiteanu, Dorabella ; Corinna Mologni, Despina ; Thomas Oliemans, Guglielmo ; Juan José Lopera, Ferrando ; Gilles Cachemaille, Don Alfonso. Chœur de l’Opéra Théâtre (direction : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Nicolas Chalvin.

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