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Sauvé par la musique !

La Scène, Opéra, Opéras

Luxembourg. Grand Théâtre. 10-XI-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte K620, singspiel en deux actes sur un livret de Emmanuel Schikaneder. Mise en scène, décors et lumières : Krystian Lupa ; costumes : Piotr Skiba ; vidéos : Zbigniew Bzymek ; collaboration artistique : Anna Labedzka ; assistant à la mise en scène : Michal Borczuch. Avec : Günther Groissböck, Sarastro ; Pavol Breslik, Tamino ; Olaf Bär, l’Orateur et second prêtre ; Andreas Conrad, premier prêtre ; Olesya Golovneva, la Reine de la Nuit ; Helena Juntunen, Pamina ; Sabina Cvilak, Hermine Haselböck, Natela Nicoli, les trois Dames ; St. Florianer Sängerknaben, trois enfants ; Malin Christensson, Papagena ; Klemens Sander, Papageno ; Loïc Félix, Monostatos ; Roman Sadnik, Tijl Faveyts, deux hommes en arme ; Margit Gara, la vieille femme. Camerata Salzburg, direction : Christopher Moulds.

Die Zauberflöte

Après les Wiener Festwochen et le Festival d’Aix-en-Provence, c’est au tour du Grand Théâtre de Luxembourg, coproducteur du spectacle, d’accueillir cette Flûte Enchantée, qui fut déjà télévisée depuis Aix sur Arte pendant l’été. La mise en scène est l’œuvre du scénographe polonais Kryztian Lupa, qui signait là sa première réalisation lyrique. Le résultat est, de l’aveu même de Lupa à la presse autrichienne, un échec cuisant. C’est une preuve de lucidité, car cette mise en scène n’a en effet pas grand intérêt, et relève même parfois du spectacle de patronage. Les costumes sont laids, les décors tout autant, et on a l’impression d’assister à une ébauche, un premier jet, qui n’aurait aucune ligne directrice. De nombreux détails frisent l’amateurisme : la flûte qu’attache Tamino pendant les épreuves, et qui va rester là en plein milieu de la scène à pendre comme un saucisson jusqu’aux saluts, l’arrivée de Sarastro pendant le final du premier acte, juché sur un échafaudage de laveur de vitres, les mouvements du chœur pendant cette même scène, d’une incroyable niaiserie, augmentée par leurs costumes jaune fluo : on dirait une pub d’il y a vingt ans pour Pantashop ! Inutile de poursuivre l’énumération, chaque scène ou presque a son petit détail ridicule. On pourrait se contenter d’en sourire mais le plus gênant est en fait que cette mise en scène semble systématiquement faire le choix de ce qu’il ne faut pas faire. Papageno veut se pendre ? Les choristes font leur apparition sur le bord de scène et le regardent d’un air niaiseux ! Dans la première scène, Tamino n’est pas poursuivi par un serpent, mais par ce qu’on ne saurait mieux décrire que comme un sauteur à l’élastique à l’horizontale qui gesticule avec ses petits bras. Et comme de juste, il n’y a pas de cadavre du serpent. Le dialogue qui suit entre Papageno et Tamino y perd beaucoup de son humour.

Le dernier point litigieux est l’utilisation de la vidéo, qui semble désormais être l’élément le plus incontournable de toute mise en scène moderne. Elles sont projetées sur les murs du décor, et leur signification n’est pas très claire. De plus, les projecteurs font parfois du bruit ! Le duo Papageno Pamina et le dialogue entre Tamino et le Sprecher sont ainsi parasités par un grésillement plus que gênant. Voilà pour la mise en scène, qui confirme que le travail lyrique a ses propres spécificités, et que confier une mise en scène d’opéra à un débutant dans une institution prestigieuse et très médiatisée est souvent un cadeau empoisonné. Si avait pu rôder sa production dans une maison de province plutôt que de débuter à Vienne et à Aix, la mayonnaise aurait peut-être pu être rattrapée.

Heureusement, du point de vue musical, la soirée est des plus satisfaisantes, et permet même d’entendre quelques prestations mémorables, au premier rang desquelles la direction alerte, joyeuse et légère de , un chef subtil, qui mériterait d’être mieux connu dans le monde francophone. Il dispose avec la d’un excellent ensemble, très discipliné, aux timbres francs et aux solistes virtuoses, sauf quelques faiblesses des trombones. La présence du Chœur Arnold Schönberg est une fameuse plus value à cette représentation : scéniquement, on ne saurait leur reprocher d’avoir l’air un peu gauche, mais vocalement ! Quelle beauté de timbre, quelle égalité de l’émission, quelle souplesse !

La distribution, très homogène, est illuminée par le superbe Tamino de qui est en train de devenir LE ténor mozartien du moment. Excellent Ferrando à la Monnaie, puis Belmonte un peu moins à l’aise sur la même scène, il rayonne en Tamino, proposant un chant à la fois souple et puissant, aux aigus ensoleillés et à la justesse sans faille. Le chant est sublime, l’interprétation superbe : on croit à l’héroïsme et à la bonté de ce Tamino, malgré les faiblesses de la mise en scène. est encore un peu jeune pour être un Sarastro idéal, mais il en a certainement le potentiel : le timbre est d’un velours inhabituel, et la conduite du chant est naturelle et parfaitement musicale. Les graves sont encore un peu faibles pour lui permettre de dominer la partition, mais ce n’est qu’une question de temps, et son éloquence naturelle rend son Sarastro éminemment intéressant. Ses « troupes » font également bonne figure : est un grand luxe en Sprecher, en prêtre, Loïc Félix en Monostatos, et en hommes d’arme sont tous remarquables. est un excellent Papageno, bon acteur, bon chanteur, et qui est relativement épargné par la mise en scène. Il se taille un franc succès auprès du public grand-ducal. Belle prestation également de en Reine de la Nuit, qui maîtrise très bien son premier air, aux vocalises joliment ciselées, mais qui rencontre quelques difficultés dans les aigus de « Die Holle Räche ».

On sera moins enthousiaste pour un trio de dames au chant peu élégant et mal appareillé, ainsi que pour la Pamina d’. Son chant n’est pas très juste, peu stylé, et malgré son évidente bonne volonté, elle ne va guère au-delà des notes dans son « Ach Ich fühl’s », malgré un accompagnement très émouvant de l’orchestre.

Les sentiments sont donc mitigés en sortant du Grand Théâtre de Luxembourg ce soir, mais c’est quand même la satisfaction qui prédomine, car on oubliera vite les images de cette Flûte Enchantée, mais on en fredonnera toujours la musique.

Crédit photographique : © Krzysztof Bielinski

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