Le barbier d’Almodovar

La Scène, Opéra, Opéras

Vevey. Théâtre. 5-XII-2006. Gioachino Rossini (1792-1868) : Il Barbiere di Siviglia, opéra en deux actes sur un livret de Cesare Sterbini. Mise en scène : Paul Esterhazy. Décors et costumes : Pia Janssen. Avec : Violetta Radomirska, Rosina ; Jacqueline Œsch, Berta ; Valery Tsarev, Comte Almaviva ; Michele Govi, Dottore Bartolo ; Gerardo Garciacano, Figaro ; Yongfan Chen-Hauser, Don Basilio ; Beat Senn, Ambrogio ; Konstantin Nazlamov, Fiorello, un ufficiale. Chœur d’hommes du Théâtre de Bienne-Soleure (chef de chœur : Valentin Vassilev). Orchestre Symphonique de Bienne-SOB, direction : Franco Trinca.

La dynamique direction artistique du théâtre de Vevey, petite bourgade des bords du Léman avec ses 17. 000 âmes, présente d’intéressantes saisons de théâtre de prose, de danse et d’opéra. Ainsi cette saison lyrique a déjà vu La Fiancée du Tsar de Rimski-Korsakov, le duo incontournable de Cavalleria rusticana-I Pagliacci, alors que Le Tour d’Ecrou de Britten sera en scène en janvier prochain et Mefistofele de Boïto et Les Brigands d’Offenbach en mai. Important ses spectacles de différents théâtres, la majorité de ces productions tient tout à fait la comparaison avec celles de ses grandes voisines géographiques de Lausanne, Genève ou Berne. Pour preuve, cette heureuse production d’Il Barbiere di Siviglia du Théâtre de Bienne-Soleure.

Le choix de Paul Esterhazy de raconter la comédie de Rossini depuis les appartements du Docteur Bartolo lui permet d’user d’un décor unique. Un balcon dominant la fosse d’orchestre plonge sur une chambre minable. Au milieu d’un mobilier bon marché des années cinquante, le Docteur Bartolo dort sur un canapé alors que sa pupille Rosina se prélasse sur un lit à tête cosy. Le jour se lève, Bartolo s’éveille et se dirige en se grattant le postérieur vers le lavabo. Se dressant sur la pointe des pieds, il s’y soulage avant de retourner au centre de la chambre non sans s’être soigneusement curé le nez. Toisant d’un regard encore aviné le niveau de quelques bouteilles de whisky, le ventre à l’air, ses pantalons aux bretelles distendues laissant voir une panse poilue, le choquant de son personnage écœurant révèle le climat pitoyable dans lequel va se dérouler l’intrigue rossinienne. Un univers misérable comme dans un film d’Almodovar. Grâce à une direction d’acteurs admirable, le metteur en scène emmène ses acteurs au bord de tous les excès en leur offrant une joie communicative de jouer la comédie.

Catalyseur de cette aventure musicale, le baryton (Dottore Bartolo) habite la scène en formidable acteur doublé d’un chanteur de premier ordre. Ne forçant jamais le trait de son personnage pourtant si caricatural, il l’aborde avec un naturel désarmant. Avec son aisance vocale, son comique théâtral, il est promis au plus bel avenir de basse-bouffe, un registre de voix et de théâtre aujourd’hui rare. Sous le toit de cet extraordinaire Bartolo, la fringante Violetta Radomirska (Rosina) offre un personnage scéniquement très accompli. Si entendre la trop rare version pour mezzo du Barbier demeure un véritable régal, on aurait aimé que le registre grave de la chanteuse soit un peu plus étoffé. Dans la veste d’une femme de ménage apathique, la cigarette au bec, la soprano Jacqueline Œsch (Berta) fait de son petit rôle un sommet de drôlerie, sans jamais oublier de projeter avec facilité sa voix claire au-dessus l’orchestre. Autre personnage de cette distribution, le ténor Valery Tsarev (Comte Almaviva) jouit d’une présence scénique impressionnante. Son entrée en soldat américain ivre est particulièrement réussie, et son Ehi, di casa!…Buona gente! qu’il chante mélangeant l’anglais à l’italien est hilarant. Doté d’un instrument d’une extraordinaire souplesse, on regrette pourtant qu’il ne l’utilise pas avec plus de musicalité. Chantant souvent forte, il couvre ses collègues, ôtant du même coup le sel musical des ensembles à plusieurs voix. Peut-être même qu’un peu plus de retenue lui aurait permis d’offrir le bel air final d’Almaviva Cessa di piu resistere… qui, aujourd’hui, est incontournable de cet opéra. Si le baryton Gerardo Garciacano (Figaro) s’avère un barbier un peu pâlot, il le doit certainement à un registre grave trop limité. Trop sérieux, jamais Yongfan Chen-Hauser (Don Basilio) n’incarne le professeur de chant voulu par Rossini tant au point de vue vocal que scénique. À noter encore, l’excellente tenue vocale de Konstantin Nazlamov (Fiorello, un ufficiale).

Si le Chœur d’hommes du Théâtre de Bienne-Soleure est apparu en grande forme, l’Orchestre Symphonique de Bienne-SOB a semblé quelque peu brouillon et un peu raide pour le charme de cette musique. Reste que la soirée fut belle, divertissante parfois à la limite de la grossièreté mais le public a réservé un petit triomphe à cette troupe bien dirigée.

Prochaines représentations : Bienne, Théâtre Bienne-Soleure, les 28 décembre 2006, 2 et 27 janvier 2007. Thoune, Schadausaal le 24 janvier 2007.

Crédits photographiques : ã Patrick Pfeiffer

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