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Nouvelle production de Jenůfa à Nantes, éclatante démonstration

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Nantes. Théâtre Graslin. 4-III-2007. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec : Olga Guryakova, Jenůfa ; Sheila Nadler, Grand-mère Buryá ; Richard Berkeley-Steele, Laca ; Brandon Jovanovich, Števa ; Kathryn Harries, Kostelnička ; Frédéric Caton, Starek & Rychtar ; Linda Ormiston, Rychtarká ; Virginie Pochon, Karolka ; Edita Ferencikova, Pastuchyna ; Cécile Galois, Barena ; Laurence Misonne, Jano. Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes) & Chœur de l’Opéra national de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Orchestre National des Pays de la Loire, direction : Mark Shanahan.

Si Jenufa est désormais solidement inscrite au répertoire des maisons lyriques, force est d’admettre que rarement la puissance du chef-d’œuvre de Janacek nous est apparue sur scène avec une telle évidence. Un an après avoir signé ici même une Flûte enchantée d’une irrésistible fantaisie, et nous transportent désormais dans une Moravie oppressante, marquée par la violence des caractères autant que par celle des actes. La scène est sombre et dépouillée, les individus solitaires et brutaux, prisonniers de leurs hantises et de leurs tourments. Les maîtres d’œuvre n’ont voulu sacrifier au folklore que ce qui est expressément inscrit dans la partition, de crainte sans doute de diluer sous l’anecdotique la cruauté de l’ouvrage. Ils ont en revanche accompli un travail de caractérisation des personnages et de direction d’acteurs d’une précision et d’une efficacité remarquables. Les êtres souffrent, s’épient, se jalousent et se déchirent sans répit. Après un deuxième acte cauchemardesque, peuplé d’ombres menaçantes, l’irruption soudaine de la lumière dans le final autorise l’espoir d’une nouvelle existence pour Jenufa et Laca, illuminés par la grâce du pardon : ce n’est pas encore le commencement d’un amour, mais plutôt l’espoir d’un amour qui a cessé d’être impossible, ce qui, dans un tel univers, est déjà synonyme de délivrance.

Janáček a magnifiquement suggéré, dans leur complexité extrême, de véritables caractères humains, auxquels les metteurs en scène ont donné le souffle. Števa l’insouciant, le hâbleur, l’égoïste, découvre le doute en répondant à la convocation de Kostelnička, puis la douleur de l’abandon ; lui prête la liberté et la séduction souhaitées, tant scéniques que physiques, avant de le conduire dans l’apprentissage de la souffrance. Laca le torturé, le jaloux, le menaçant, révèle peu à peu une douceur et une humanité qui emportent notre sympathie en même temps que la reconnaissance de Jenufa ; , qui a chanté le rôle sur la scène du Met, conjugue violence et subtilité dans une incarnation très convaincante. Que dire de la sacristine ? Victime et bourreau, pitoyable autant qu’impitoyable, prisonnière de principes qui la détruisent et la conduisent à détruire ceux qui l’entourent. Kathryn Harries donne, depuis quelques années déjà, d’inquiétants signes d’usure vocale, mais la musicienne parvient à utiliser la moindre de ses fêlures pour exprimer les tourments de son personnage, tandis que la comédienne continue de nous fasciner, pour une prestation impressionnante qui culmine de façon hallucinante dans le monologue qui précède l’infanticide.

Délaissant temporairement les grandes scènes internationales, a élu le Théâtre Graslin comme cadre de sa première Jenůfa. Très investie, elle en offre déjà un portrait lumineux et dramatiquement très approfondi, de l’insouciance amoureuse à la clémence salvatrice. Le chant est admirablement maîtrisé, avec une voix au volume impressionnant ; il est d’une franchise absolue, qui en fait la qualité mais aussi le revers, car l’on imagine que la fréquentation du rôle lui permettra de traduire vocalement des blessures là où tout n’est encore qu’évidence. La prise de rôle impressionne toutefois, rehaussée par le port et la grâce de l’artiste.

Aux côtés de seconds rôles solidement distribués, nous saluerons la performance des chœurs, renforcés par leurs homologues montpelliérains. Remarquablement dirigés eux aussi par le duo de mise en scène, ils deviennent véritables protagonistes et servent avec fougue et justesse ces moments de rémission dans le cours irrésistible du drame que sont le retour des recrues et le chœur des jeunes filles. A la baguette, adopte une démarche résolument hédoniste, portant fosse et plateau dans un bel élan, et jouant des superbes couleurs d’un ONPL en grande forme pour faire saillir chaque détail de l’écriture orchestrale.

Cette production est une remarquable réussite d’ensemble, qui fleure l’enthousiasme et la joie du travail d’équipe. Triomphalement accueillie ce dimanche, elle est de nature à balayer définitivement les réticences de ceux qui tarderaient à reconnaître la place majeure occupée dans l’histoire de l’opéra par , et sa merveilleuse compréhension de l’âme humaine.

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Nantes. Théâtre Graslin. 4-III-2007. Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec : Olga Guryakova, Jenůfa ; Sheila Nadler, Grand-mère Buryá ; Richard Berkeley-Steele, Laca ; Brandon Jovanovich, Števa ; Kathryn Harries, Kostelnička ; Frédéric Caton, Starek & Rychtar ; Linda Ormiston, Rychtarká ; Virginie Pochon, Karolka ; Edita Ferencikova, Pastuchyna ; Cécile Galois, Barena ; Laurence Misonne, Jano. Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes) & Chœur de l’Opéra national de Montpellier (chef de chœur : Noëlle Geny), Orchestre National des Pays de la Loire, direction : Mark Shanahan.

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