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Pelléas et Mélisande au TCE : on a brisé la glace avec des fers rougis

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Paris, théâtre des Champs-Élysées. 14-VI-2007. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, opéra en 5 actes sur un livret tiré de la pièce homonyme de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Décors : Hans Schavernoch. Costumes : Yan Tax. Lumières : André Diot. Avec : Magdalena Kožená, Mélisande ; Jean-François Lapointe, Pelléas ; Laurent Naouri, Golaud ; Gregory Reinhart, Arkel ; Marie-Nicole Lemieux, Geneviève ; Amel Brahim-Djelloul, Yniold ; Yuri Kissin, le Médecin. Chœur de Radio-France (chef de chœur : Simon Betteridge), Orchestre National de France, direction : Bernard Haitink.

Magdalena Kozena (Mélisande) & Jean-François Lapointe (Pelléas)

Après une version de concert mémorable et gravée pour l’éternité chez Naïve en 2000, l’ a décidé de réinviter dans le chef-d’œuvre de cette fois mis en scène pour cinq représentations au théâtre des Champs-Élysées, une production qui sera exportée, à la fin de ce mois de juin, à Amsterdam.

sculpte la partition de Pelléas avec minutie, et propose aux chanteurs un soutien luxueux. L’orchestre, toujours présent, probablement premier protagoniste de cet opéra, ne couvre jamais les solistes. Le chef, plutôt que de privilégier telle ou telle ligne mélodique instrumentale, fait ressortir chaque détail d’accompagnement, sachant au mieux tirer parti de l’étroite fosse d’orchestre du TCE et par conséquent d’un pupitre de cordes relativement réduit. Il «colle» au plus près la partition au texte, tels les pleurs de Mélisande lors de la première scène, symbolisés par le pupitre divisé des premiers violons, plus plaintifs que jamais. Plébiscité lors des rappels par le National, grand gagnant à l’applaudimètre de cette soirée d’exception, Bernard Haitink confirme son attachement à Paris, que ce soit avec l’ONF ou le LSO.

La mise en scène de est de la même espèce : scrupuleusement liée au texte, respectueuse des exigences du chant, elle s’attache à la mise en valeur de détails et d’explication des symboles qui foisonnent dans les mots de Maeterlinck. Jamais les expressions qui font mourir de rire les adversaires de Pelléas depuis plus d’un siècle («Vous ne fermez jamais les yeux ? Oui, je les ferme la nuit», «Je ne suis pas heureuse», «Oui, je suis heureuse, mais je suis triste», «Donnez-moi la main. Voyez, j’ai les mains pleines de fleurs», …) n’ont trouvé une interprétation aussi réaliste. Chaque mot est pesé dans sa signification et traduit sur scène, les gestes et les attitudes exprimant ce non-dit propre au drame de Maeterlinck. Nous sommes loin d’une vision fade de deux enfants attardés qui attendent quatre actes avant de s’avouer leur amour réciproque, amour qui selon les conventions de l’opéra mène obligatoirement à la mort. Mélisande règne en maîtresse sur ce monde d’hommes, les utilise comme des jouets de sa propre perversité. Etrangère à ce monde, elle l’est jusqu’au bout, par son habillement, sa chevelure, son accent ( est la seule non-francophone du plateau). La bague perdue dans la scène de la fontaine (acte II scène 1) n’est pas due à un amusement de gamine mais est fait sciemment, pour juger des réactions de Pelléas et de Golaud. Lors de la grande scène de jalousie de Golaud de l’acte IV, Mélisande, souvent représentée en victime, toise du regard son mari, le provoque par son attitude insolente et finit par provoquer la crise.

Le symbole de la chevelure n’est pas pris au premier degré. C’est l’arme de Mélisande, son pouvoir d’attraction auprès des hommes. Le grand monologue de Pelléas «Oh! Oh! Qu’est-ce que c’est? Tes cheveux, tes cheveux descendent vers moi!» (acte III scène 1) devient l’expression de son fantasme, de son désir ardent de Mélisande. A la fin de la scène de jalousie de l’acte IV, Golaud a compris l’impact de ces cheveux et les coupe rageusement de son épée, symbolisant ainsi un viol matrimonial, un «viol consenti», et montrant pour la première fois Mélisande en victime.

Avec le symbole explique le symbole, grâce aux décors de , très «gravures fin de siècle», faits de tentures intelligemment éclairées par , qui séparent les personnages lors des moments clefs, expression de l’incompréhension des protagonistes devant les événements du drame.

Du point de vue vocal, nous sommes fastueusement servis. L’élocution est exemplaire, preuve d’un travail minutieux autour du texte parlé, si important dans Pelléas et Mélisande. Le parti a été pris de ne pas utiliser le surtitrage, focalisant l’attention du spectateur sur l’action scénique et sur une compréhension quasi-idéale de la parole chantée, qui n’hésite pas à se faire chuchotement ou cri lors des instants les plus intenses («Oh! Ces petites mains que je pourrais écraser comme des fleurs…», acte II scène 2 ; «Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m’éloigne… Tu ne sais pas que c’est parce que… Je t’aime !», acte IV scène 3). Magdalena Kozena et campent un couple d’amoureux hors pair ; (déjà présent en 2000 pour la version de concert) est un Golaud sombre et maladivement jaloux. prête sa voix quelque peu usée à Arkel, lui donnant toute sa dimension de patriarche – représentée ici comme un général en retraite. Avec , et , nous sommes en présence d’une distribution luxueuse des seconds rôles, témoins actifs de cette soirée d’exception.

Les caméras d’Arte ont capté ce spectacle d’une rare cohérence pour une diffusion télévisée courant septembre. Tout laisse à espérer qu’un DVD immortalisera cette production exceptionnelle. Le TCE, seule scène lyrique privée de Paris, est prêt de prendre la place du Châtelet des meilleures années.

Crédit photographique : (Mélisande) & (Pelléas) © Alvaro Yanez

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Paris, théâtre des Champs-Élysées. 14-VI-2007. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, opéra en 5 actes sur un livret tiré de la pièce homonyme de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Décors : Hans Schavernoch. Costumes : Yan Tax. Lumières : André Diot. Avec : Magdalena Kožená, Mélisande ; Jean-François Lapointe, Pelléas ; Laurent Naouri, Golaud ; Gregory Reinhart, Arkel ; Marie-Nicole Lemieux, Geneviève ; Amel Brahim-Djelloul, Yniold ; Yuri Kissin, le Médecin. Chœur de Radio-France (chef de chœur : Simon Betteridge), Orchestre National de France, direction : Bernard Haitink.

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