Les leurres de la notoriété

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Lugano. Palazzo dei Congressi. 9-VII-2007. Witold Lutoslawski (1913-1994) : Variations sur un thème de Paganini. Robert Schumann (1810-1856) : Konzertstück pour piano et orchestre op. 92. Edouard Lalo (1823-1892) : Symphonie Espagnole pour violon et orchestre op. 21. Francis Poulenc (1899-1963) : Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur. Edward Grieg (1843-1907) : Concerto pour piano et orchestre en la mineur op. 16. Avec Mauricio Vallina, Nicholas Angelich, Martha Argerich, Alexander Gurning, Polina Leschenko, piano ; Renaud Capuçon, violon. Orchestra della Svizzera Italiana, direction : Erasmo Capilla.

Project

Seules quelques villes au monde se partagent le privilège d’abriter le Project, un festival se déroulant sur une douzaine de jours pendant lesquels la pianiste argentine réunit d’anciens amis et de jeunes talents à qui cette manifestation permet de côtoyer des musiciens d’expérience. Un pot-pourri de rencontres de moins en moins inédites puisqu’on retrouve bien souvent les mêmes artistes lors des festivals d’été qui prolifèrent dans toute l’Europe. Un peu comme un cirque ambulant allant montrer ses attractions de ville en ville. Parce que c’est bien de ça dont il s’agit. Et encore. Le mot n’est pas très flatteur pour les cirques, les vrais. Ceux qui présentent des numéros magnifiquement au point. Ici, c’est la désagréable impression d’amateurisme qui a dominé le concert d’ouverture de ce sixième festival luganais.

Si les Variations sur un thème de Paganini de Witold Lutoslawski n’est pas une œuvre parmi les plus faciles du répertoire, les décalages entre le piano et l’ensemble de l’Orchestra della Svizzera Italiana génère un malaise certain. Ce qu’on pourrait impliquer à la tension passagère des ouvertures de concert ne s’améliore cependant pas pendant les mouvements plus lents. Ni dans le final d’ailleurs, même si le dernier mouvement swingue particulièrement bien.

Plus adapté aux concours de piano qu’à des exécutions en concert, l’ennuyeux Konzertstück pour piano et orchestre, op. 92 de ne profite guère de la présence de pour enthousiasmer le public. Tournant les pages de la partition posée à plat sur son piano, le pianiste ne laisse rien espérer de mieux qu’une exécution routinière. De ce côté, il ne déçoit pas quand bien même le touché de son piano reste miraculeux.

L’espoir d’un moment musical renaît avec la Symphonie Espagnole d’Edouard Lalo avec . Son charisme opérant, il nous offre son plus beau violon ! Ça vous fout les frissons. Dans l’intensité de son phrasé, il fait parler son violon (le merveilleux Guarneri del Jesu 1737 dont il profite grâce au mécénat de la Banca delle Svizzera Italiana). Le jeune homme y raconte son chemin de vie interprétant chaque note avec un discours musical intense. Dommage que l’orchestre de la Suisse Italienne ne capte pas les nuances du soliste. Ni d’ailleurs le chef mexicain qui, imposant une lourdeur incroyable à son ensemble, ne s’occupe que de battre la mesure devant l’orchestre sans jamais jeter le moindre coup d’œil vers le soliste pour saisir ses intentions. Après un andante tragique comme un opéra russe, de guerre lasse, renonce à toute interprétation personnelle pour se couler dans le moule banal de l’orchestre. Conscient de son admirable volonté de donner corps à l’œuvre de Lalo, le public réserve cependant une ovation bien méritée au jeune et bouillant violoniste.

Le Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur de Francis Poulenc va-t-il enfin apporter l’émotion attendue depuis près de deux heures de cet interminable concert ? Malheureusement, là aussi, les tourneurs de pages indiquent à Martha Argerich et à son compère la marche à suivre pour venir à bout de cette partition pourtant habitée de belle musique. Un déchiffrage à vue qui, malgré l’indiscutable talent de la pianiste, ne permet pas l’invention musicale. Si ce concerto est rarement joué, il le doit à la symbiose exigée des solistes et de l’orchestre. Même si cette œuvre ne semble pas demander une virtuosité pianistique extrême, elle requiert certainement une préparation plus poussée que celle de cette exécution.

Le concert s’acheminait irrémédiablement vers la banalité. Rien ne laissait supposer qu’il serait autrement avec l’interprétation du Concerto pour piano et orchestre en la mineur de Grieg. Le public était près de rester sur sa faim et se contenter des leurres de la notoriété des grands noms présentés jusqu’alors. C’était sans compter l’extraordinaire interprétation de la pianiste russe . Affalée sur une chaise sortie des rangs des pupitres, dans une position à faire hurler un professeur de piano, la jeune et belle pianiste entame sa prestation avec une incroyable énergie. Oubliée la torpeur qui envahissait lentement l’audience. À sa puissance, à son autorité, à sa musique, vient l’envie de se redresser sur son siège, de s’intéresser enfin à ce moment d’intensité émotionnelle que la jeune femme communique à son auditoire. Quelle musicalité, quelle souveraineté, quel ascendant sur un orchestre transformé. La Musique reprend enfin ses droits. Peut-être pourra-t-on regretter que la pianiste n’ait pas ouvert les festivités, car l’électricité qu’elle émet aurait changé l’esprit de ce concert.

Crédit photographique : DR

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