Noces de Stravinsky à l’Opéra de Lorraine, trois visages de la modernité

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra National de Lorraine. 14-XII-2007. Igor Stravinsky (1882-1971) : Noces, scènes chorégraphiques russes avec chant et musique. Livret du compositeur. Version orchestrale de 1917 et version définitive de 1923. Chorégraphie : Bronislava Nijinska, réglée par Aleth Francillon. Décors/Costumes : Natalia Gontcharova. Nouvelle création chorégraphique intitulée Mariage. Chorégraphie/Mise en scène : Tero Saarinen. Décors/Lumières : Mikki Kunttu. Costumes : Erika Turunen. Avec : Khatouna Gadelia, la Fiancée ; Avi Klemberg, le Fiancé ; Katalyn Varkonyi, la Mère ; Jean Teitgen, le Père ; Dania Di Nova, une Mère ; Fabien Leriche, basse solo, Natalia Golovchanskaya, Thierry Garin, Solange Fober, Vincent Royer, pianistes ; Marcel Artzer, timbales ; Richard Morellini, Yragael Unfer, Anne Midol Monnet, Laurence Brygo, Yannick Giuliani, percussions. Centre Chorégraphique National–Ballet de Lorraine, Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Jonathan Schiffman.

Soirée originale et passionnante à l’Opéra de Nancy, qui présentait en un même spectacle trois versions des Noces de , forme de cantate pour quatre voix et chœur, servant de support à un ballet. L’œuvre est le fruit d’une longue gestation et de plusieurs versions successives, s’étalant de 1914 à 1923, année de sa création au Théâtre de la Gaîté Lyrique à Paris par les Ballets Russes de Diaghilev.

La première partie donnait à entendre la partition en version de concert, dans sa forme originelle avec grand orchestre de 1917. Fort opportunément, la présentation résolument dépouillée, sur un plateau nu, avec le chœur et les solistes immobiles et en tenue de récital, permet à un public pas forcément accoutumé à l’œuvre de se concentrer sur la seule musique et de l’appréhender en profondeur. La modernité de cette partition nonagénaire, qui ne suit le révolutionnaire Sacre du Printemps que de quatre ans, n’en est que plus éclatante, modernité caractérisée ici par la rupture avec ce qui a précédé et l’invention de voies nouvelles pour la musique du XXe siècle débutant : exploration de tous les registres de la voix humaine, de la parole au cri en passant par la voix de fausset, recherche de timbres instrumentaux rares et inouïs, prééminence du rythme, rôle majeur des percussions.

Dès cette première représentation, la mise en place est remarquable de précision. La netteté de la direction du jeune se joue de la complexité, notamment polyrythmique, et assume sans édulcoration le primitivisme quasi tribal voire la sauvagerie de cette musique. L’Orchestre Symphonique et Lyrique et le Chœur de l’Opéra National de Nancy sont au diapason de cette vision âpre et sans concession, même s’il faut noter chez ce dernier une tendance à la sursaturation du son dans les fortissimi. Parmi les solistes, on remarque en particulier la voix de soprano limpide et lumineuse de , qui émeut dès sa plainte initiale de fiancée mariée contre son gré, et le beau timbre de basse ample et clair de dans le rôle du père. Le fiancé de affronte avec un engagement remarquable une tessiture redoutable mais le caractère un peu nasillard de son timbre le rend moins immédiatement séduisant. Dans le rôle de la mère, la mezzo-soprano Katalyn Varkonyi nous est apparue plus en retrait, moins percutante de puissance et de conception dramatique. Sa voix est pourtant la plus « slave » des quatre solistes.

Après cette entrée en matière percutante, place à la danse puisque la seconde partie de la soirée remontait la création de 1923, dans la chorégraphie originale de (sœur du danseur mythique ) et les décors et costumes initiaux de Natalia Gontcharova (1). Formidable ballet qui n’a rien perdu de sa force et de sa beauté et où la modernité passe cette fois par un retour en arrière, aux sources du folklore russe, qu’évoquent les costumes dans les tons brun et blanc et les pas de danse. Les deux solistes, fiancée et fiancé, sont peu mis en valeur, souvent relégués à l’arrière-plan ou sur les côtés, simples éléments d’un rituel qui les aliène et nie leurs aspirations personnelles et leur libre arbitre. La compagnie du Ballet de Lorraine concourt par son talent et sa parfaite homogénéité à l’indéniable réussite de cette reprise. Sur le plan musical, la version interprétée est aussi celle de 1923, pour quatre pianos et six percussions, dans la traduction française de Charles-Ferdinand Ramuz. Dans cette orchestration, remarquablement défendue par tous les instrumentistes, le caractère essentiellement rythmique de la musique de Stravinsky apparaît encore accentué et sert d’autant mieux la chorégraphie. Un petit regret cependant : hormis la basse et parfois le ténor, le texte français est resté totalement inintelligible, notamment chez les deux protagonistes féminines.

Pour la troisième et dernière partie du spectacle, l’Opéra de Nancy avait fait appel à un chorégraphe de notre temps, le finlandais , qui proposait ainsi en création mondiale sa propre vision des Noces, renommées Mariage. La modernité de cette lecture actuelle passe par une extrême sophistication. Sophistication du dispositif scénique noir laqué qui associe danseurs, chanteurs et chœur, ce dernier se mouvant sur un praticable semi-circulaire, observant et commentant l’action dansée qui se déroule en contrebas, tel un chœur antique. Sophistication des splendides costumes de Erika Turunen, inspirés des anciennes traditions du mariage en Finlande, dont les moirures de noirs évoquent la peinture de Pierre Soulages. Sophistication enfin de la chorégraphie, d’une gestuelle novatrice, où les deux fiancés solistes isolés se débattent en vain, tels des insectes pris au piège, contre la tradition et la société qui les marie contre leur gré. Bien de notre début de XXIe siècle, hélas, est aussi la violence qui imbibe toute la mise en scène de  ; violence des rapports familiaux, le Père et la Mère restant figés dans une attitude indifférente à la souffrance de leurs enfants, violence sociale aussi puisque, à diverses reprises, le couple des fiancés suppliant ou tentant de s’échapper se fait brutalement remettre dans le droit chemin par le ballet ou le chœur. Le spectacle se termine sur l’image forte des deux protagonistes, contraints d’endosser, lui la lourde robe, elle la pesante couronne du mariage et essayant de se soutenir mutuellement en titubant.

Cette création chorégraphique majeure clôturait ainsi une soirée qui est allée crescendo et s’est avérée captivante dans la confrontation entre diverses approches d’une même œuvre. Il s’agissait de la troisième collaboration entre l’Opéra national de Lorraine et le Ballet de Lorraine et, de notre point de vue, c’est la plus aboutie. Ce spectacle sera repris en avril au Théâtre du Châtelet de Paris, où il ouvrira l’année de la Finlande en France.

Crédit photographique : © Ville de Nancy

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