Avis de tempête sur le Bateau Daphné

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Bateau Daphné. 10-II-2008. Jean-Claude Wolff (né en 1946) : Les chants du Rosaire ; Jean-Marc Chouvel (né en 1964 ), Nuvole ; Ivan Bellocq (né en 1962 ) : Tre donne ; John Cage (1912-1992) : Story ; Barak Schmool : The restless wave. Trio 3D : Nadia Ratsimandres, onde Martenot ; Sophie Maréchal, guitare ; Virginie Colette, soprano.

Amarré Quai Montbello d’où l’on peut profiter des somptueuses perspectives du chevet de Notre Dame, le Bateau Daphné recevait pour son concert rituel du Dimanche soir le Trio 3D, trois « Drôles De Dames », ambitieuses autant que musiciennes réunies en une formation atypique comptant la voix de Virginie Colette, la guitare de Sophie Maréchal et les ondes Martenot de Nadia Ratsimandres.

C’est au Conservatoire supérieur de Paris, dans la classe de que Nadia se spécialise dans le jeu de cet instrument auquel s’attachera Olivier Messiaen – mais aussi Tristan Murail – et qui semble bien résister à la concurrence du synthétiseur par ses qualités spécifiques de timbre et surtout de toucher – on vibre et l’on modèle les sons sur l’onde – que n’autorise pas le clavier électrique.

Nos trois dames se rencontrent en 2005 lors de la 2ème édition du Festival International de guitare « champs des Guitares » en jouant Psalamen de Patrice Sciortino – leur œuvre fétiche qu’elles aiment donner en bis à chaque concert – et décident de prolonger l’aventure à trois en sollicitant un grand nombre de compositeurs afin de se constituer un vrai répertoire.

Sans être des créations, les œuvres du programme n’en étaient pas moins toutes fraîchement écrites ; ainsi cette pièce de composée durant l’année 2007 sur les vers de Georg Trakl, un poète allemand mal connu en France qui, dans Les chants du Rosaire choisis par le compositeur, développe des thèmes qui lui sont chers : l’amour incestueux pour sa sœur, la mort qui rôde dans la nuit d’hiver et la quête mystique d’une pensée mêlant ici, dans un langage sulfureux, une nature étrange et ses ombres colorées à la présence divine de l’ange ouvrant « ses yeux de pavots bleus ». C’est l’onde Martenot dans une introduction soliste con fuoco qui embrase l’espace de son timbre énigmatique avant de laisser s’exprimer le chant dont les contours très ciselés sculptent le mot allemand, creusent l’expression, soutenue et nourrie par les couleurs instrumentales. Si le style du compositeur s’impose dans le choix d’un langage très économe visant l’épure, Wolff ne se prive pas de la dimension cosmique de l’onde dont les fins aigus distillent leurs effluves divines. On est saisi par l’osmose qui se crée entre les trois protagonistes focalisant l’écoute sur les mots dont on capte tout à la fois la force sémantique et l’identité sonore.

Les voyelles de la langue italienne dansent et chantent dans le poème de Carlo Carratelli dont rehausse les couleurs en jouant, dans Nuvole, sur l’éclatement de l’espace de résonance. Plus aventureux dans l’écriture instrumentale, il instaure entre la voix et ses protagonistes une joute sonore dont les éclats de sons bruités associés au texte chanté révèlent sur l’onde des modes de jeu inédits.

On ne retrouve pas ce goût de l’investigation sonore dans le truculent hymne marin the restless wave du compositeur anglais ni dans l’hommage au féminin d’ convoquant dans tre donne trois poétesses – Emily Dickinson, Anne Brontë et Christina Rossetti – dont les vers anglais au demeurant fort riches ne suscitent qu’une trop pâle illustration sonore.

Mais que nous content ces trois dames lorsque, quittant leur rôle respectif, elles viennent sur le devant de la scène pour interpréter avec un aplomb et un feeling d’enfer leur version à trois parties parlées de Story de  ? À coup sûr l’histoire d’une belle amitié qui soude le Trio 3D et l’engagement de trois fortes personnalités qui n’ont pas fini de nous étonner. A suivre donc…

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