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Féeries nocturnes

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 21-II-08. Hector Berlioz (1803-1869) : Les nuits d’été op7. Maurice Ravel (1875-1937) Shéhérazade ; Ma mère l’Oye. Susan Graham, mezzo-soprano. Orchestre de Paris, direction : Christoph Eschenbach.

Ce mercredi soir à la salle Pleyel, il semblait que tous les éléments d’une riche et belle soirée musicale étaient réunis de façon presque miraculeuse. En premier lieu par la programmation d’œuvres majeures de deux très grands compositeurs français présentant la particularité d’être bien plus populaires au-delà de nos frontières qu’en leur ingrate patrie, et . Ensuite par la certitude d’une prestation orchestrale de très haut niveau, l’ étant placé sous la direction de . Enfin par la promesse d’une interprétation vocale supérieure, avec la mezzo américaine . La soirée débutait donc avec les Nuits d’été de Berlioz, chef-d’œuvre qui bénéfice d’un actuel engouement dont la plus singulière (et fâcheuse) conséquence n’est autre que l’exclusion de toutes les autres mélodies, parfois d’une grande beauté, qui assurèrent, en leur temps, la réputation du jeune compositeur. Il aurait certes été plaisant de voir figurer sur le programme, aux côtés des Nuits, des ouvrages aussi accomplis que Zaïde ou La Captive ; quel dommage que n’ait pas songé à offrir au moins l’un d’eux à son public pourtant prodigue en rappels !

Si, dans le registre grave, le timbre de la chanteuse n’était pas de nature à provoquer une adhésion inconditionnelle, tout le reste de son interprétation ne put que faire l’unanimité, par la justesse de l’esprit et l’excellence d’une diction aux effets toujours mesurés. Né à Tarbes en 1811 et mort à Paris en 1872, Théophile Gautier, « poète impeccable » selon Baudelaire, a ici séduit Berlioz (à qui revient cependant le titre de Nuits d’été, en pieux hommage à William Shakespeare) par sa perfection technique, sa quête d’un vocabulaire recherché et sa mise en œuvre de rythmes complexes, toutes qualités le plaçant à la tête du mouvement parnassien. Ses six poèmes abondent en figures de style et en images caractéristiques du romantisme français des années 1830 : le parfum de la fleur qui évoque la précarité de la jeunesse et des amours, la protection de la forêt et l’enchantement du printemps fécond, la froideur de la tombe sous l’ombre grise du grand if, etc. Opérant la délicate alchimie qui transforme les mots en musique et métamorphose les sons en images, subtile sans affectation, sensible sans drame, Susan Graham proposait ainsi une pénétrante analogie des émotions, des passions et des tourments intimes exprimés par le poète, faisant miroiter les différents états d’âme cachés sous les mots et les notes, de la tristesse à ce sentiment de précarité qui colore si souvent l’univers sonore de Berlioz. Parti-pris esthétique qui met à nu le principe d’unité des Nuits d’été, la parenté des tourments formant le seul ciment d’un cycle qui s’écarte des lois du genre, notamment par l’absence d’axe linéaire dans le récit.

Dans cette entreprise artistique, la chanteuse put bénéficier de tout l’appui d’un orchestre dont on n’a plus à louer la justesse et la précision, mais qui fit de surcroît, hors une mise en route étonnamment laborieuse pour Villanelle, admirablement scintiller toutes les couleurs instrumentales imaginées par un Berlioz au sommet de son art (l’orchestration des mélodies, initialement pianistique, date de 1856)

Par moments même, il semblait que l’orchestre faisait écho à une autre voix que celle de la chanteuse, à une voix spectrale, aussi dépourvue de matière que l’ombre sinistre de l’if au-dessus de la tombe. parvenait de la sorte à suggérer, par la seule opération sonore des pupitres placés sous son autorité, des données aussi impalpables que les pâleurs de lumière dispensée par l’astre de la nuit ou l’apparition imprécise d’un fantôme chimérique (en faisant sonner les harmoniques des deux violons et de l’alto), le retour du souvenir, de l’ombre, de la forme angélique…

De la seconde partie du concert, qui vit s’enchaîner Shéhérazade et les Contes de ma Mère l’Oye, il semble que le commentateur médusé n’ait plus rien à dire, tant la superlative qualité de l’interprétation, établie au long du cycle des Nuits, y opéra avec le même bonheur. Pas une faute de goût dans cette restitution de la magie ravélienne, pas la moindre défaillance instrumentale, pas la plus petite ombre projetée sur cette mosaïque aux infinies et féeriques nuances. Un pur bonheur sonore dont l’écho hantera longtemps la mémoire des auditeurs privilégiés de cette précieuse soirée.

Crédit photographie © DR

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