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Lady Sarashina de Péter Eötvös, l’épure du rêve

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 7-III-2008. Péter Eötvös (né en 1944) : Lady Sarashina, opéra en neuf tableaux (création mondiale) sur un livret de Mari Mezei. Mise en scène et chorégraphie : Ushio Amagatsu ; décors : Natsuyuki Nakanishi ; costumes, maquillages et coiffures : Masatomo Ota ; lumières : Yukiko Yoshimoto et Ushhio Amagatsu. Avec : Mireille Delunsch, Lady Sarashina ; Ilse Eerens, La princesse, La jeune Dame, Une dame du rêve ; Salomé Kammer, L’Impératrice, La Mère, La Sœur, Une Dame du Rêve, La Dame d’honneur ; Peter Bording, Le Garde, le Bouffon, Le Messager, Le Père, Le Chat, Le Bonze, Le Gentilhomme. Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction, Péter Eötvös.

Le compositeur et chef d’orchestre hongrois est l’invité d’honneur de la biennale de Musiques en Scène qui se déroule à Lyon du 4 au 20 Mars. Associé au directeur artistique James Giraudon pour la programmation de cette quatrième édition, rend un hommage appuyé à Karlheinz Stockhausen – dont il fut d’abord le copiste (!) puis le pianiste et le percussionniste – en programmant l’essentiel de sa musique électronique diffusée en trois soirées aux Subsistances. Il est lui-même au-devant de la scène, à la tête de l’ pour diriger son propre concerto pour piano acoustique, clavier électronique et orchestre avec le jeudi 13 mars et dans la fosse de l’Opéra de Lyon pour la création de son quatrième opéra, Lady Sarashina qui reste à l’affiche jusqu’au 16 mars et pour cinq représentations.

Chose assez exceptionnelle de nos jours, aura pour la seule année 2008 deux opéras en création puisque le Festival de Glyndebourne, après l’opéra de Lyon, met à l’affiche son cinquième ouvrage lyrique d’après De l’amour et autres démons de Gabriel Garcia Marquez. C’est dire toute l’importance que tient le théâtre chanté dans sa démarche créatrice et la place qu’occupe aujourd’hui le compositeur hongrois sur la scène lyrique internationale.

Lady Sarashina est l’agrandissement d’un premier travail conçu en 1998 sur la traduction du Journal de Sarashina « As I crossed a bridge of dreams », théâtre sonore pour récitante/comédienne, trois récitants, ensemble instrumental et trois clarinettes entourant le public. Pour lors, Peter Eötvös réitère sa collaboration avec le metteur en scène et chorégraphe Ushio Amagatsu – on se souvient de Trois sœurs sur cette même scène lyonnaise, repris à Paris – et celle de Mari Mezei – auteur également du livret de Angels in America – pour évoquer en neuf tableaux quelques épisodes du Journal de cette dame de cour du XIe siècle japonais mêlant à des descriptions de paysages, des anecdotes, des réflexions et des rêves qui viennent effacer la frontière entre narration et fiction, entre souvenirs et introspection : « Le destin n’est pas mon ami » confesse Sarashina.

Tout se déroule d’ailleurs comme dans un rêve avec un temps presque toujours figé – excepté la course des deux arceaux sur un fond de décor très minimaliste – et une distance prise avec le réel : par la stylisation du chant évoquant les inflexions du théâtre japonais et laissant, comme dans Trois sœurs, l’émotion toujours en suspens ; par l’économie du geste et du volume sonore qui privilégie la demi-teinte et distancie le propos. Au côté de l’héroïne – au charme irradiant – un trio vocal – soprano, mezzo et baryton tous excellents – se partage les rôles secondaires pourvus d’attributs divers – de somptueux habits de cour, une couronne de princesse, un masque de chat – astucieusement parachutés des cintres. Chaque épisode, parfois teinté d’humour – celui du Rêve au chat est d’un maniérisme exquis – cerne une atmosphère singulière, une vocalité originale émaillée d’ironie – jazzy du bout des lèvres façon Maurice Chevalier pour le « Monsieur » de la scène VII -, un espace modulé par l’amplification des micros qu’utilisent à plusieurs reprises le trio pour nous faire basculer dans l’onirisme.

Côté fosse, l’orchestre lui aussi est discret, très fluide, subtilement illustratif et en parfaite adéquation avec le rythme scénique. En maître de cérémonie pointilleux et efficace, avec ce mélange de gravité et de sensualité qui le caractérise, Péter Eötvös règle son spectacle avec un raffinement inouï et nous plonge au cœur du rituel qu’il définit lui-même comme « la forme la plus ancienne dans laquelle gestique et son apparaissent en parfaite harmonie ».

Crédit photographique : & © Bertrand Stofleth

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