Doubles, doublages et doublures dans Don Giovanni

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Grand Théâtre. 27-IV-2008. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni KV 527, drama giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Récitatifs remplacés par des textes en français inspirés des différentes pièces écrites sur le mythe de Don Juan. Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors, costumes, lumières : Patrice Gouron. Avec : Christophe Lacassagne, Don Juan ; Jérôme Varnier, le Commandeur ; Li Chin Huang, Donna Anna ; Abdellah Lasri, Don Ottavio ; Brigitte Antonelli, Donna Elvira ; François Harismendy, Leporello ; Jean-Claude Sarragosse, Masetto ; Cécile Limal, Zerlina ; Chœur et Orchestre du Duo Dijon, direction : Joël Suhubiette

Lorsque le rideau se lève, pendant la fameuse ouverture, le spectateur voit apparaître une jeune femme en blanc qui se bande les yeux. Puis arrivent deux hommes, habillés de la même couleur. L’un d’eux l’étreint. Elle ne résiste pas et se prête au jeu et ce, jusqu’au début de l’acte I où elle laisse tomber… le bandeau, mais on pourrait dire également le masque. C’est Donna Anna qui poursuit Don Giovanni. Cette première présentation de l’héroïne montre déjà comment une lecture psychanalytique du personnage peut révéler une partie d’elle-même amoureuse du grand séducteur, et ce, dès le début de l’opéra. Un double négatif en quelque sorte. Et une Li Chin Huang qui saura convaincre par son jeu subtil et surtout ses qualités vocales qui savent émouvoir. Elle sera bien secondée par Abdellah Lasridans un touchant Don Ottavio.

De même, la mise en scène de Don Giovanniva suggérer au spectateur plusieurs doubles, le plus évident, qui émane de l’œuvre elle-même, étant évidemment Leporello, qui va jusqu’à accepter un échange vestimentaire, et donc un échange de rôle dans l’opéra. Les mimiques souvent symétriques des deux personnages soulignent leur rapprochement, même si leur caractère et leur éthique restent souvent bien opposées, comme l’explique le metteur en scène  : « Les deux hommes parfois se confondront comme les deux extrémités d’un même être, celui de l’origine enfant et l’adulte, la mort de l’un inventé par l’autre. C’est l’arrachement à la mémoire c’est l’aveu de l’âge mûr et de ses limites, c’est la découverte de la fin, le deuil de l’immortalité. »

Là encore, les interprètes ont su convaincre le public par leur jeu plein d’humour et leur interprétation de qualité. A noter plus particulièrement la prestation de , que les dijonnais ont eu le plaisir de retrouver plus longuement ici après son intervention dans Toscadans le rôle du Sacristain, en janvier dernier. Mais à ce double admiratif en quelque sorte du maître, s’oppose un double « punitif », à savoir le Commandeur. Dès le départ, le rapprochement physique dû en partie au même couleur – encore le blanc – et au physique des deux personnages, avec des cheveux gris-blanc, interpelait.

Mais la révélation de ce double opposé s’affirme vraiment à la fin, après que Donna Elvira ait envoyé un verre de vin sur le séducteur, ayant ainsi abondamment tâché sa chemise. Lorsque Don Juan se retrouve face au spectre du Commandeur et grâce à la disposition spatiale alliée aux couleurs communes (blanc et rouge sang), l’opposition entre les deux personnages n’en ressort que soulignée : le père de Donna Anna est bien le double « positif » de Don Juan et lui propose de le sauver. La musique correspondant aux deux personnages souligne d’ailleurs cette opposition. Mais, comme l’a démontré Kierkegaard, Don Giovanni est le désir personnifié, sans loi ni limite. Il perdra donc la vie après avoir refusé d’en changer. A noter en passant une belle allusion christique avec Don Giovanni qui tend les doigts vers le Commandeur blessé, à l’instar de Saint Thomas…

Ajoutons, pour terminer le rapide aperçu du plateau des chanteurs, que Brigitte Antonellien Donna Elvira aura su briller vocalement, avec un timbre qui plaît à ceux qui aiment un vibrato assez large. En revanche, on peut regretter son jeu assez statique auquel s’opposent ceux de Jean-Claude Sarragosseen un dynamique Masetto et de Cécile Limal, une agréable et espiègle Zerlina à la voix touchante. Tous ces chanteurs-acteurs évoluaient dans un décor unique, composé de portraits de femmes qui montrait l’obsession donjuanesque qui mènera le héros éponyme à sa perte. Le concept est intéressant, probant. Mais la réalisation ne convainc pas complètement, le spectateur espérant également un peu de couleur, malgré le bleu et le jaune des lumières de Patrice Gouron qui essaient désespérément de casser la monotonie du noir et blanc omniprésents.

Quant à l’orchestre, confié à la baguette alerte et précise de , il aura su charmer, malgré des imperfections de détail (justesse et également manque de grave). Du dynamisme et une certaine légèreté dont on peut cette fois féliciter l’orchestre du Duo Dijon ainsi que son chef. Il est cependant une chose regrettable à mentionner : l’indication du programme « Surtitré en français » n’a pas été respectée, ce qui a pu être handicapant pour les non-initiés à Mozart, ou à l’italien dans les parties chantées. Dommage, d’autant que les récitatifs remplacés par des textes extraits du mythe de Don Juan sont une heureuse idée. Au total, un spectacle séduisant dont le public dijonnais a su mesurer l’intérêt par des applaudissements bien mérités.

Crédit Photographique : (Don Giovanni) & Jérôme Varnier (Le Commandeur) © Nelly Blaya

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.