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Cordes sensibles autour d’Edith Canat de Chizy

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. La Péniche Opéra. Lundis de la contemporaine. 12-V-2008. Autour d’Edith Canat de Chizy. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Rayok, Witold Lutoslawski (1913 -1994) : Bucolics ; Edith Canat de Chizy (né en 1950) : Formes du vent ; Irisations, Moving ; Prière de Christophe Colomb. Ensemble Caliopée : Maud Lovett, violon ; Romain Garioud, violoncelle ; Karine Lethiec, alto ; Jean-François Chiama, ténor ; Vincent Bouchot, ténor ; Paul-Alexandre Dubois, Suren Shahi Djanyan, basse ; Renaud Delaigue, baryton ; Vincent Leterme, piano.

Lundis de la contemporaine

Pour ce troisième « lundi de la contemporaine » initié par La Péniche Opéra – après celui de Regis Campo et d’Alexandros Markéas -, Mireille Laroche avait donné carte blanche à la compositrice Edith Canat de Chizy tout en lui passant commande d’une pièce pour quatre voix d’hommes et piano, une formation rappelant celle de Rayok, la cantate burlesque de donnée en lever de rideau de chacun des Lundis. Défendue avec la verve et l’irrésistible talent des quatre chanteurs-acteurs accompagnés par , Rayok est une farce satirique, écrite en 1948 – mais circulant clandestinement jusqu’en 1957 – dans laquelle Chostakovitch tourne en dérision la campagne anti-formaliste de Jdanov qui lui fera d’ailleurs perdre ses postes d’enseignement à Leningrad et à Moscou ; ce « manuel pratique pour la défense du réalisme en musique » qui fait rimer Glinka avec Kalinka est truffée d’allusions indirectes à Staline et autres personnalités du parti ; elle s’entend comme est une sorte de défoulement libérateur, Chostakovitch semblant ici exorciser l’angoisse qui l’étreignait durant ses pires années de disgrâce ; et, chose peu commune de la part du compositeur, sa farce nous fait franchement rire !

A cette « mise en bouche » très enlevée semblaient répondre les Bucoliques de Witold Lutoslawski, un arrangement pour alto et violoncelle d’une pièce de piano de 1952 – très élégamment jouées par et – qui enchaîne, entre formalisme et réalisme populaire, cinq miniatures nourries du folklore de la région de Kurpie non loin de Varsovie.

Les membres de l’ avec lequel Edith Canat de Chizy collabore depuis déjà deux ans, poursuivaient avec trois pièces pour cordes que la compositrice, première femme musicienne, rappelons le, à être reçue à l’Institut de France, venait nous présenter de vive voix, réaffirmant son affinité avec les cordes, vocales autant qu’instrumentales, étant elle-même violoniste de formation.

Irisations pour violon solo est à ce titre une œuvre emblématique. Dans cette pièce virtuose écrite en 1999 pour le récital des prix du CNSM de Paris, Edith Canat de Chizy met à l’œuvre l’énergie cinétique du geste instrumental conduit entre violence et sensualité dans un jaillissement sonore que l’on aurait souhaité plus lumineux sous les doigts de . Elle était plus à l’aise aux côtés de et dans Moving pour trio à cordes, un travail d’exploration obstinée du mouvement remarquablement assumée par les trois interprètes. Et c’est avec une grâce « éolienne » émanant d’un archet sensible et très personnel que le violoncelliste Romain Garioud interprétait Formes du vent, cinq « visions fugitives » de 2’– le format des anciens « Alla breve » de France Musique – dont l’écriture finement ciselée détaille les allures fantasques du jeu instrumental à travers un geste foisonnant d’invention.

Le concert se terminait par l’œuvre en création, Prière de Christophe Colomb sur un texte anglais de Walt Whitman dans lequel ce voyageur impénitent, « vieillard battu des flots, tel une épave » adresse son ultime prière à Dieu. « Il est exact, précise Edith Canat de Chizy dans son livre d’entretiens avec tout récemment paru aux éditions Cig’art – sous-titré « entre nécessité et liberté » – que je vais souvent chercher dans une autre langue l’idée que j’ai en Français : cela vient de ce goût de la distance par rapport au sens que je tiens toujours à établir… ». Cette volonté de décharger la musique de toute soumission à l’affect donne à cette prière des allures de » thrène » hiératique et envoûtant – on pense au célèbre Llanto de son maître Ohana – laissant souvent une des quatre voix chanter seule au-dessus de « la teneur » des trois autres : une page d’une grande économie de moyens et d’une intensité fervente nourrie par la plénitude des voix d’hommes conférant au timbre sa propre force expressive.

C’est ce même poète Walt Whitman que la compositrice a choisi pour cette autre création mondiale, A song of joys pour chœur et orchestre que l’on pourra entendre à la Maison des Arts de Créteil le 23 Mai par l’ensemble Sequenza 9. 3 sous la direction de Jean Deroyer.

Crédit photographique : Edith Canat de Chizy © Christophe Daguet

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