Christophe Desjardins, toutes les facettes de la vie d’altiste

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Théâtre des Bouffes du Nord. 10-XI-2008. Wilhelm Friedman Bach (1710-1784) : Sonate en ut mineur, transcription pour alto et accordéon ; Benjamin Britten (1913-1976) : Lachrimae op. 48 (original pour alto et piano) transcription pour alto et accordéon ; Marco Stroppa (né en 1959) : Nous sommes l’air, pas la terre, pour alto et accordéon ; Stefano Gervasoni (né en 1962) : Si(x) pas pour un(e) comédien(ne), alto et accordéon sur un texte de Samuel Beckett ; Luciano Berio (1925-2002) : Naturale (su melodie siciliane) pour alto et percussions. Christophe Desjardins, alto ; Teodoro Anzellotti, accordéon ; Daniel Ciampolini, percussions ; Lionel Peintre, baryton.

Le second concert des «Paris de la Musique» se donnait ce lundi 10 novembre dans le décor naturel du théâtre des Bouffes du Nord, un lieu empreint d’une certaine magie dont allaient jouer les deux «acteurs» principaux de cette soirée. Aux côtés de Teodoro Anzellotti, chantre de «l’accordéon contemporain» – il est, entre autres, le dédicataire de la Sequenza de Bério – on retrouvait la personnalité rayonnante de l’altiste qui tenait le devant de la scène durant toute la soirée. Instrumentiste-chercheur et soliste de l’Intercontemporain, Desjardins ne cesse d’élargir le répertoire de son instrument en sollicitant des commandes aux compositeurs (Pesson, Nunes…) ou en s’adonnant lui-même au délicat travail de la transcription. On se souvient du fabuleux concert («Messes noires») donné au mois de mai dernier à l’amphithéâtre de la Cité de la Musique, qui mettait à l’œuvre ses dons d’interprète et de fin concepteur. L’idée de marier sa sonorité d’alto à celle de l’accordéon d’Anzellotti remonte à 200I et ce tandem atypique semble bien avoir fait son chemin au regard de la complicité qui lie aujourd’hui le jeu des deux partenaires.

On reste septique cependant quant au choix de la transcription de la Sonate pour alto et clavecin de Wilhelm Friedmann Bach, fils aîné du Cantor. La virtuosité engagée dans les deux parties met à mal l’équilibre et la fusion des sonorités, l’accordéon «absorbant» souvent celles de l’alto et bridant sa résonance. Beaucoup plus séduisante et réussie, l’adaptation des Lacrymae opus 48 (originellement pour alto et piano) de apporte là une dimension supplémentaire concédée par l’aura poétique de l’accordéon, celui de Teodoro Anzellotti – à qui l’on doit la transcription – mettant à l’œuvre l’extraordinaire flexibilité de son instrument pour affiner le timbre et cerner les articulations de cette musique nocturne – inspirée d’un Lamento de Dowland – dont nous communique la vibration émotionnelle.

Avec ce très beau titre porteur, Nous sommes l’air, pas la terre…(2004) – une phrase du philosophe Merab Mamardachvili extraite de son ouvrage supplication de Svetlana Alexiévitch est l’un des premiers compositeurs à avoir répondu à l’attente de ce duo de choc. Par le biais d’une écriture d’une rare finesse, inventive autant que virtuose, qui engage toujours un rapport sensuel au matériau, Stroppa nous invite à un voyage très dépaysant dans le son, parvenant, au terme de ce tracé labyrinthique, à métamorphoser l’alto en flûte de pan – sous l’archet ô combien aérien de l’interprète – l’accordéon renouant avec les sonorités ancestrales du sheng chinois.

La présentation quasi humoristique de l’œuvre de par Christophe Desjardins retraçant une genèse on ne peut plus chaotique préfigurait en quelque sorte sa réception improbable. Donnée en création dans une nouvelle version pour comédien – – alto et accordéon, l’œuvre joue sur la déconstruction d’un texte de Samuel Beckett. Assumée, certes, avec un certain humour et beaucoup de virtuosité – l’écriture en hoquet fuse des instruments autant que des voix – l’écriture, laissée semble-t-il au stade de l’esquisse, frise le maniérisme sans véritablement faire sens.

Partageant la scène avec le percussionniste , Christophe Desjardins donnait pour finir Naturale (su melodie siciliane) de , une œuvre qu’il a créée en 2002 dans ce même décor et qu’il jouait ce soir par cœur avec, en fond de scène, la projection des dessins au crayon noir qui accompagnent désormais la trajectoire sonore de cet authentique chef-d’œuvre. Alternant avec la voix off du chanteur d’Abbagnate (chant de marchand sicilien) d’une rustique beauté, l’écriture de l’alto louvoie entre le modèle populaire et de libres digressions plus savantes, laissant percevoir au sein même de l’œuvre les distances somme toute franchissables entre deux univers apparemment irréductibles. Les colorations et autres ponctuations de la percussion admirablement amenées par Daniel Campolini ajoutent à l’émotion créée par le jeu de Christophe Desjardins, maître souverain de la poésie de l’écoute.

La transcription signée Desjardins – dans la droite lignée esthétique de Berio – du dernier Lied (der Leiermann) du Winterreise de Schubert que donnaient en bis les quatre interprètes de la soirée nous laissait sous le charme et confirmait, s’il est encore besoin, l’excellence de dans l’art de la diction et de l’éloquence expressive.

Crédit photographique : © Aymeric Warmé-Janville

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