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Les Neveux du Capitaine Grant, une bande dessinée ibérique

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 3-II-2009. Manuel Fernández Caballero (1835-1906) : Los Sobrinos del Capitán Grant, zarzuela en trois actes et dix-sept scènes, sur un livret de Miguel Ramos Carriòn. Mise en scène : Carlos Wagner. Décors : Rifail Ajdarpasic & Ariane Isabell Unfried. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Marie Nicolas. Chorégraphie : Ana Garcia. Avec : Victor Torres, Sacado ; José Luis Barreto, la Concierge / le Capitaine de l’Ecosse / le Patagon / le Commandant / l’Aubergiste / un Pêcheur de corail / l’Interprète / le Capitaine Grant ; Blandine Folio-Peres, Soledad ; Nicolas Rigas, Escolástico ; Emiliano Suarez, le Docteur Mirabel ; Igor Gnidii, Jaime ; Georgia Ellis-Filice, Ketty ; Jean Segani, Sir Clyron ; Pascal Desaux, le Général. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Tito Muñoz.

Olé ! Des effluves de paella et de churros flottaient sur la Place Stanislas, où l’aventureux Opéra national de Lorraine présentait Los Sobrinos del Capitán Grant du compositeur , un classique de la zarzuela. L’occasion, pour la majorité des spectateurs, de découvrir ce style de musique typiquement espagnol, rarement représenté en dehors de la péninsule ibérique, proche de l’opérette et associant comme elle dialogues parlés, chant et danse.

Née au XVIIème siècle, à la cour de Philippe IV – les «zarzas», ce sont les ronces qui entouraient l’un des pavillons de chasse, où furent donnés les premiers divertissements du genre –, la zarzuela connaît son âge d’or dans la seconde moitié du XIXème siècle, où elle est très prisée par un public essentiellement populaire. est un de ses chantres ; il en a composé près de deux cents. Né en 1835 à Murcie, mort à Madrid en 1906, très intéressé par la chanson populaire, il a aussi subi les influences des rythmes et des danses hispano-américaines lors de voyages à Cuba, Buenos Aires ou Montevideo. Son œuvre la plus célèbre reste Gigantes e Cabezudos (1898), du nom des marionnettes géantes promenées en procession lors des Fiestas del Pilar à Saragosse.

Crée le 25 août 1877 au Teatre Prìncipe Alfonso de Madrid, Les Neveux du Capitaine Grant rencontra aussitôt un énorme succès. Le livret est tiré du roman de Jules Verne Les Enfants du Capitaine Grant, publié dix ans plus tôt et adapté au goût espagnol ; une histoire abracadabrante qui promène un sergent à la retraite, une danseuse et son amoureux, un Lord écossais et sa nièce plus un scientifique, de Madrid à la Patagonie, de la Cordillère des Andes à la Pampa argentine, de l’Australie à la Nouvelle-Zélande. Tous partent à la recherche du fameux Capitaine Grant et de son trésor. Après avoir essuyé un tremblement de terre puis l’enlèvement par un condor, avoir été fusillés à blanc pour espionnage par l’armée argentine, été spoliés par une bande de pilleurs de train australiens, s’être battu au fond de la mer, avoir manqué d’être sacrifiés par des Maoris, ils finiront par le retrouver mais son trésor a été volé…

Mettre en scène cette avalanche de péripéties est une véritable gageure. opte raisonnablement pour un décor unique, la cour d’immeuble madrilène qui sert de point de départ à l’intrigue. Tout s’y déroulera dans l’imaginaire des protagonistes. L’idée n’est pas neuve mais sa mise en œuvre est d’une créativité foisonnante. La cour est très réaliste, avec loge de concierge et lavomatic au rez-de-chaussée mais les bâtiments sont de guingois, tout comme le sol qui figure un grand livre ouvert. Le bateau est une baignoire, le condor une pelle mécanique et le tremblement de terre est occasionné par un marteau-piqueur. La scène sous-marine, parodie du Trésor de Rackham le Rouge mâtinée de ballet aquatique à la , est délicieuse. Quand s’y ajoutent les costumes délirants et les hautes perruques concoctés par le talent de Patrick Dutertre, on est clairement chez Pedro Almodovar en pleine «Movida» (coup de chapeau aux artisans des ateliers de l’Opéra de Lorraine qui ont habilement confectionné les trois cents costumes de cette production). L’imagination est au pouvoir et l’on rit souvent des gags inventifs comme quand le tableau au Chili est symbolisé par un énorme piment ou que les cannibales maoris entament un «Haka» endiablé. Bien sûr, tout n’est pas d’un niveau constant et l’on peut trouver par moments que le rythme s’étiole, que les dialogues (en français et bourrés de calembours) sont un peu longuets, l’action confuse ou la fin trop abrupte. Mais sur l’ensemble du spectacle, cette mise en scène est un régal et une franche réussite.

Pour rendre justice à ce type d’ouvrage, plus que de chanteurs lyriques, il faut surtout une équipe d’excellents comédiens, rompus à ce style et dotés d’une voix. C’est le cas de l’exceptionnel José Luis Barreto, qui plus est bon chanteur, qui incarne une hallucinante et hilarante galerie de portraits, de la concierge travestie du début au hâbleur Capitaine Grant de la fin. Il est efficacement secondé dans la bouffonnerie par le comédien Emiliano Suarez qui campe un Docteur Mirabel (le scientifique) en forme de Professeur Tournesol amnésique et déjanté. Du côté plus vocal, on apprécie particulièrement la qualité des deux barytons, en sergent retraité Sacado et Ignor Gnidii en chef des bandits australiens, tous deux gratifiés de véritables airs qui mettent en valeur leur voix sonore à l’aigu aisé. Du couple d’amoureux charmants (Blandine Folio-Peres et Nicolas Rigas) aux cocasses Lord écossais et sa nièce (Jean Segani et Georgia Ellis-Filice), en passant par l’autoritaire général argentin de Pascal Desaux, la cohésion de l’ensemble de l’équipe est évidente. Tous semblent convaincus de la pertinence du projet et de la qualité de l’œuvre et se dépensent sans compter pour en assurer le succès.

Il en va de même du chœur de l’Opéra national de Lorraine, très bien préparé, qui chante l’espagnol comme sa langue natale et s’implique avec bonheur dans les nombreuses chorégraphies que lui a réservées le metteur en scène. Sous la baguette nette et imperturbable du jeune , l’ abandonne son vibrato pour prendre une sonorité plus claire, plus droite, d’orchestre de café-concert qui convient bien à cette musique. Les rythmes souvent syncopés de valse, galop, habanera, paso-doble ou samba se succèdent avec justesse mais, pour se mettre au diapason de la scène, ce travail très sérieux aurait pu bénéficier d’une touche d’humour et d’abandon supplémentaire.

Bien que rallongé musicalement d’insertions de deux airs et d’un duo issus d’autres œuvres du même compositeur, le spectacle se termine sans qu’on ait vu le temps passer. Son rythme, son inventivité, la qualité du jeu des comédiens et de la musique ont convaincu le public, visiblement conquis au rideau final. Nouvelle production et nouvelle réussite de l’Opéra national de Lorraine. Diffusion prochaine sur France-Musique. Vous reprendrez bien un peu de tortilla…

Crédit photographique : © Opéra National de Lorraine

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 3-II-2009. Manuel Fernández Caballero (1835-1906) : Los Sobrinos del Capitán Grant, zarzuela en trois actes et dix-sept scènes, sur un livret de Miguel Ramos Carriòn. Mise en scène : Carlos Wagner. Décors : Rifail Ajdarpasic & Ariane Isabell Unfried. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Marie Nicolas. Chorégraphie : Ana Garcia. Avec : Victor Torres, Sacado ; José Luis Barreto, la Concierge / le Capitaine de l’Ecosse / le Patagon / le Commandant / l’Aubergiste / un Pêcheur de corail / l’Interprète / le Capitaine Grant ; Blandine Folio-Peres, Soledad ; Nicolas Rigas, Escolástico ; Emiliano Suarez, le Docteur Mirabel ; Igor Gnidii, Jaime ; Georgia Ellis-Filice, Ketty ; Jean Segani, Sir Clyron ; Pascal Desaux, le Général. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Tito Muñoz.

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