Tugan Sokhiev, enfin un jeune chef qui ose le « grand son »

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 20-III-2009. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Alexandre Nevski, cantate op. 78 ; Roméo et Juliette, extraits des suites n°1 et 2. Larissa Diadkova, mezzo-soprano ; Orfeón Donostiarra (direction : José Antonio Sainz Alfaro) ; Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction : Tugan Sokhiev

Après Valery Gergiev et Yuri Temirkanov, voici, avec , un troisième chef russe à nous proposer cette saison un programme entièrement consacré à . Bien que ces trois chefs aient appris leur métier à Saint-Pétersbourg, leurs styles sont assez différents, ce qui permit d’entendre à chaque fois une vision nouvelle de cette musique.

Prokofiev composa la cantate Alexandre Nevski à partir de sa propre partition écrite pour le film éponyme de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein contant la victoire du prince de Novgorod sur les Chevaliers Teutoniques en 1242. Cette œuvre franchement épique en sept parties toute à la gloire du peuple russe a quelques accents soviétisant bien dans l’air du temps de sa composition. On ne peut pas dire que ce soit le chef-d’œuvre de Prokofiev, à la production assez inégale il est vrai, mais elle a de vrais beaux moments et mérite d’être entendue en concert. D’emblée ce qui frappe sous la direction de Sokhiev est ce qu’on pourrait appeler «le retour du grand son». Car ce jeune chef ne semble pas avoir été touché par la mode de l’allégement sonore qui court un peu partout depuis un moment et joue à fond le jeu de la puissance expressive, au risque de franchir ici où là le panneau «trop de son» et de déséquilibrer un peu son orchestre. Mais on n’a rien sans rien, nous dit-on, et il faut bien que ce chef encore jeune et déjà brillant ait de la marge de progression pour les années à venir. Ainsi donc après une introduction Molto andante à l’orchestre seul, lente et impressionnante, l’enthousiasme du chef a amené le chœur à trop pousser ses fortissimo, problème classique du nouveau Pleyel pour qui n’y prend garde, saturant l’espace sonore et couvrant trop l’orchestre. L’intention expressive était la bonne, il fallait bien donner le sentiment d’épopée glorieuse, le prix à payer fut un léger excès de saturation, et l’impossibilité quasi complète de comprendre ou plutôt d’entendre les mots, gageure, il est vrai, toujours difficile pour un grand chœur. Le moment le plus spectaculaire de cette pièce est la bataille victorieuse sur le lac glacé. Dramatiquement menée de main de maître par le chef, elle a toutefois montré les limites de l’orchestre, bien en ordre certes, mais pas aussi virtuose qu’idéalement et dont les cordes souffraient d’un déficit de puissance pour lutter avec le reste de l’orchestre. La mezzo-soprano entra sur scène d’un pas feutré aux premières mesures du Chant des morts pour regagner les coulisses sitôt le dit chant terminé. Bien que ne comprenant pas le russe, il nous a semblé que sa diction n’était pas parfaite, mais le sentiment de désolation lugubre était bien là.

En seconde partie, le chef a choisi des extraits des suites n°1 et 2 de Roméo et Juliette, indiscutable chef-d’œuvre, dans un ordre maintenant assez traditionnel, commençant par la suite n°2 pour finir par La mort de Tybalt. Ce n’est pas le raffinement ni l’extrême virtuosité orchestrale qui sautèrent aux oreilles, mais l’engagement du chef dans l’avancée horizontale du discours, plus proche de Gergiev que de Temirkanov, le raffinement et la précision du London Symphonie en moins. Comme dans la cantate, les passage virtuoses les plus exigeants pour l’orchestre restèrent un peu en deçà de leur potentiel. Mais on ne peut nier une certaine force de conviction dans cette direction qui ose aller au bout de ses convictions même si les moyens ne suivent pas toujours. Si la Marche de L’Amour des trois oranges donnée en premier bis manquait un peu d’humour, l’extrait du Casse-noisettes qui suivit souffrait d’un «gros son» un peu lourd et d’un excès de pathos franchissant le cap du too much. C’est sans doute le risque à courir avec ce chef qui ne fait pas les choses à moitié.

Crédit photographique : © Denis Rouvre / Naïve

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