Toulouse sur la Moscova

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Dijon. Auditorium. 22-III-2009. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition (orchestration de Maurice Ravel). Serge Prokofiev (1891-1953) : Roméo et Juliette, op. 64, extraits des Suites 1 & 2. Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction : Tugan Sokhiev.

Qui bouderait son plaisir pour un concert symphonique à l’auditorium ? Cette salle magnifie vraiment ce genre de prestation, spectacle autant pour les yeux que pour les oreilles ! L’éclat velouté des cuivres, l’espièglerie des bois, la nervosité des violons, le lyrisme des violoncelles, le dynamisme des contrebasses, la précision de la caisse claire et le charisme du chef : tous ces ingrédients permettent de concocter une recette musicale fort réussie. La tournée française de l’Orchestre National du Capitole propose des concerts axés sur la musique russe ; nous regrettons à Dijon de n’avoir pas pu profiter de la partition d’Alexandre Nevski jouée l’avant-veille à Pleyel, mais nous avons été heureux de savourer Roméo et Juliette et aussi de nous promener encore une fois à travers l’exposition de tableaux de Victor Hartmann.

Pourtant le début du concert a été rude : les musiciens toulousains tenaient visiblement à apporter leur soutien à leurs homologues de l’Opéra de Dijon en grève, grâce à la communication très applaudie de leur délégué syndical. Quelques réactions diverses firent alors passer quelques ombres sur le début de la représentation, et celles-ci troublèrent quelque peu la concentration des instrumentistes. Les tableaux d’une exposition, sont une œuvre très connue dans la version orchestrée avec génie par Maurice Ravel, qui met remarquablement en valeur les différents pupitres et même les familles d’instruments : cette orchestration en blocs de timbres accentue ce côté fort et un peu brut de l’œuvre, que Moussorgski donnait déjà à sa version pour piano.

Pourtant nous fait encore découvrir des timbres insoupçonnés et il met en relief certains passages avec beaucoup de musicalité ; le thème du Vecchio castello est chanté avec suavité par le saxophone, Bydlo est pesant à souhait, les poussins frétillent avec malice pour sortir de leur coquille, Baba Yaga se déchaîne avec une méchanceté satanique, et un chant religieux interrompt avec émotion les sonneries des cloches de Kiev. Moussorgski voyait ces tableaux comme des cartes postales de la vieille Russie, Maurice Ravel les transcrivait en accentuant leur côté exotique et l’Orchestre National du Capitole nous les transmet avec chaleur, mais sans forcer le trait.

Les tempi choisis pour l’interprétation de Roméo et Juliette permettent une évocation expressive des tableaux musicaux qui illustrent la pièce de Shakespeare. Dans Capulets et Montaigus, le premier thème, écrasant et plein de morgue, reste bien dynamique, tandis que le second à la flûte, parfois ourlé de célesta, peut garder toute sa fraîcheur sans mièvrerie. Juliette jeune fille est une vraie dentelle pétillante, fignolée avec précision ; les pupitres s’y répondent avec espièglerie alors que dans Frère Laurent les cordes graves s’expriment avec componction. Le lyrisme toujours présent chez Prokofiev s’épanche dans les soli de la Danse des jeunes filles des Antilles, mais il se manifeste aussi d’une façon plus poignante dans Roméo et Juliette avant la séparation.

Cette œuvre met donc en valeur toutes les possibilités de timbres et de dynamique que possède un orchestre symphonique et Prokofiev sait écrire d’une façon piquante, ironique, tendre et passionnée. On sent que est à l’aise dans cette partition colorée et qu’il a su partager cette aisance avec ses musiciens ; on sent aussi que ceux-ci sont unis par une certaine complicité, qui confère au spectacle un côté chaleureux fort communicatif. Trois bis ont clôturé avec esprit ce concert : tout d’abord la Marche des trois oranges, menée tambour battant, puis le Trepak de Casse-noisette, et pour finir le Pas de deux du même ballet de Tchaïkovski avec son si beau thème nostalgique chanté aux violoncelles.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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