Le bouleversant Peter Grimes de Stephen Gould

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 28-III-2009. Benjamin Britten (1913-1976) : Peter Grimes, opéra en trois actes et un prologue sur un livret de Montagu Slater. Mise en scène : Daniel Slater ; décors : Giles Cadle ; costumes : Rachel Canning ; lumières : Bruno Pœt ; chorégraphie : Elisabeth Laurent. Avec : Stephen Gould, Peter Grimes ; Gabriele Fontana, Ellen Orford ; Peter Sidhom, Captain Balstrode ; Carole Wilson, Auntie ; Julianne Gearhart, première nièce ; Laurence Misonne, deuxième nièce ; Michael Howard, Bob Boles ; Clive Bayley, Swallow ; Elizabeth Sikora, Mrs Sedley ; Adrian Thompson, reverend Horace Adams ; Daniel Belcher, Ned Keene  ; Simon Kirkbride, Hobson ; Luke Clare-Wrigley, John ; Dominique Dupraz, Dr Crabbe (rôle muet). Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Donald Runnicles.

Avec Peter Grimes, compose incontestablement l’œuvre la plus accomplie et la plus puissante de son catalogue. La montrer dans ce qu’elle enserre de sentiments diffus et confus, de folie, d’humanité, d’amour et de haine, d’indifférence humaine, d’incompréhension et de rejet de l’autre n’est pas à la portée de tous. A Genève, ce kaléidoscope trouble d’une société sans pitié trouve la voie de son apothéose théâtrale grâce à la réunion de trois principaux acteurs : un chœur formidable, un magnifique chef d’orchestre et un bouleversant protagoniste du rôle-titre.

Nos lignes ont souvent vanté la qualité du Chœur du Grand Théâtre de Genève mais là, il se surpasse. Quand débutent les répétitions d’une production lyrique, un chef d’orchestre s’attend à trouver des solistes préparés à leurs rôles. Il en retouche alors des cadences, des couleurs. Dans la fosse, il en est de même. Quant au chœur, il jouit rarement des mêmes attentions. On espère simplement qu’il chantera aussi correctement que possible son «souvent second rôle». Et vogue la galère ! Rien de tel ici. Avec une préparation impeccable, le Chœur du Grand Théâtre s’inscrit comme l’un des plus formidables protagonistes de cet opéra. Certainement pas par la manière dont il est théâtralement dirigé. Au contraire, traité comme une masse de gens se déplaçant avec ordre, il donne l’impression d’un bloc humain presque gauche qu’on envoie d’un coin à l’autre de la scène sans réel dessein dramaturgique. Contrairement à son excellent travail de direction d’acteurs des protagonistes, celle des masses humaines semble poser problème à Daniel Slater. La chorégraphie d’Elisabeth Laurent est malheureusement moins inspirée que celle que Daniel Slater avait confiée à Leah Hausman dans son Lohengrin de l’an dernier. Qu’importe parce qu’à l’instar des plus grands chanteurs lyriques qui n’ont besoin que de leur voix pour «être» sur scène, le Chœur du Grand Théâtre s’est hissé au niveau des plus grands solistes de la scène lyrique actuelle. On sait ce qu’il doit à sa cheffe . N’en déplaise à sa modestie, on regrettera simplement que la valeur de son travail ne soit que trop rarement reconnue par les autres protagonistes du plateau qui semblent s’ingénier à la laisser aux bords de son ensemble et à ne pas l’amener à saluer sur le devant de la scène malgré les ostensibles bravos du public qui lui sont adressés!

Autre protagoniste de cette réussite, le chef dynamisant un bel , porte la tension du drame dans un crescendo orchestral quasi insoutenable. Particulièrement remarquables dans les interludes, le déferlement de stridences violonistiques, l’éclatement des cuivres (excellents) construisent un univers musical intense. Pour en accentuer la portée émotionnelle, impose de soudains silences à l’orchestre, prolongeant ainsi l’impression de douleur extrême qui assaille l’esprit de Peter Grimes. On respire avec lui, on s’étouffe avec lui, on souffre avec lui, comme projeté dans la solitude de l’incompris.

Parce que l’incompris, c’est Peter Grimes. Ignoré de lui-même, prisonnier de sa propre existence, de son inaptitude d’exprimer ses désirs à d’autres qu’à lui-même, d’accepter celle qui lui tend la main. Ermite de son monde, solitaire de l’immensité de la mer, effrayé par le regard des autres, toute la misère psychique de Peter Grimes colle à la peau de . Massif, immense, le ténor américain habite le rude marin pêcheur aux gestes sans finesse empruntés à la dureté efficace de son métier. Embrasant la scène de sa présence, animé d’une touchante humanité, il se love admirablement dans son personnage. Fixant le vide sidéral, poursuivi par la fatalité mortelle de ses actions, quand s’élève l’ultime plainte de Peter Grimes, touche aux sommets de l’émotion. Et à l’image de son apprenti mort qu’il porte dans ses bras avant d’aller le jeter à la mer, il nous vient comme une envie de consoler l’âme troublée de cet homme à l’implacable destin. Quelle puissance passionnelle dans son ultime invocation du désir de vivre une vie comme celle de tout un chacun ! Tantôt offrant sa voix baritonale à sa colère ou à son délire, tantôt envahit par l’incapacité de son personnage d’exprimer son désarroi face aux moqueries des gens, module tout-à-coup son instrument d’admirables pianissimo à vous transpercer le cœur.

A sa magique présence, les autres protagonistes ne sont pourtant pas en reste. Autant Clive Bayley (incisif Swallow), que (touchant Captain Balstrode), (débordante Auntie) que ses deux filles (Julianne Gearhart et Laurence Misonne) s’insèrent avec bonheur dans cet univers miséreux du Bourg. De son côté, la soprano Gabriele Fontana (Ellen Orford) semble avoir plus de peine à entrer dans le jeu. Chantant pourtant avec beaucoup soin, elle paraît ne pas prendre la mesure de l’enjeu théâtral qui l’entoure et ce ne sera qu’aux ultimes moments de l’opéra, alors que la marche de Peter Grimes vers la mort est dessinée qu’elle offrira avec beaucoup d’émotion son adieu à celui qui n’aura pas su accepter son amour.

Si, avec ses espaces trop ramassés pour une belle expression théâtrale, le décor reste le point faible de cette production, les éclairages de Bruno Pœt sont d’une rare beauté et d’une grande efficacité. Pœt, un nom à la hauteur de ce remarquable travail.

Crédit photographique : (Balstrode), (Grimes) ; Gabriele Fontana (Ellen), Stephen Gould (Grimes) © GTG/Pierre-Antoine Grisoni

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