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Zémire & Azor à l’Abbaye de Royaumont

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Asnières-sur-Oise. Abbaye de Royaumont. 17-IX-2009. André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) : Zémire & Azor, opéra-comique en 2 actes sur un livret de Jean-François Marmontel, d’après le conte La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont. Mise en scène, scénographie et costumes : Alexandra Rübner. Lumières : Nathalie Perrier. Avec : Camille Poul, Zémire ; David Ghilardi, Azor ; Arnaud Marzorati, Sander ; Jean-François Novelli, Ali ; Éléonore Lemaire, Lisbé ; Alice Glaie, Fatmé. ensemble Les Lunaisiens, direction : Daniel Isoir, Arnaud Marzorati et Jean-François Novelli.

Après une fameuse production du Médecin malgré lui de Gounod qui tournera en France cette saison, ce Zémire & Azor est un nouveau projet de recherche que porte et réalise l’Unité scénique, un des départements de la Fondation Royaumont. Certes, au cours de son «Automne musical», le Centre de musique baroque de Versailles présentera trois autres opéras de Grétry ; mais il ne s’est pas associé à cette production, de laquelle le Festival d’Arques-la-Bataille et ARCADI sont aussi partenaires. D’emblée, cette réalisation de Zémire et Azor place la barre très haute, tant la démarche est pertinente et accomplie.

Ce Siècle des Lumières où Madame Leprince de Beaumont et le tandem Grétry-Marmontel exercèrent leur activité correspondit à un basculement dans l’histoire des sensibilités : les fictions baroques, où les structures du langage criblaient l’expressivité, se muèrent en des univers qu’envahirent un ressenti à fleur de peau et l’irrépressible confidence de l’intime. Certes les figures rhétoriques, les codes formels et les outils discursifs (avec leurs lieux communs, dont le merveilleux et la féérie) perdurèrent mais, en ce siècle de Louis XV, leur fonction organique s’estompa au profit d’un assujettissement à une panthéiste subjectivité. Pour ce faire, Les Lunaisiens et Alexandra Rübner ont su tourner le dos à leur pratique du baroque. Leur travail dramatique ne consiste plus à construire – affect après affect, geste après geste – chaque rôle ; il exige de saturer, par un fébrile flux de vécu sensible et naïf (c’est-à-dire : amnésique d’arrière-pensée ou de stratégie), chaque mot et chaque pensée en leur strict premier degré ; en un second temps, ce flux, quittant l’acteur qui a donné sa vie fictive au personnage, envahit le spectateur chez lequel les débordements hypersensibles du personnage font naître une émotion immédiate et vierge de tout transport vers sa propre intelligence. On abandonne Rameau et la descendance de Descartes et on plonge dans l’univers de La nouvelle Héloïse et des Souffrances du jeune Werther. Grétry fut l’impeccable sismographe de cette nouvelle façon, ô combien épidermique, de ressentir. L’emprise que, de son vivant, son œuvre eut sur les scènes lyriques européennes et la postérité qu’elle connut jusqu’au milieu du XIXème siècle l’attestent indubitablement.

L’interprétation ici accomplie est passionnante. Du coté des chanteurs, elle prolonge mais détourne une élocution rhétorisée apprise auprès d’ et de . Considérant l’expression vocale comme un tout – du parlé au chanté –, elle ménage un ample espace de transition entre ces deux pôles : à certains moments, on ne sait plus si et (les plus virtuoses en cet exercice) chantent ou déclament. La question n’est pas de savoir si cette élocution rhétorisée est authentique ou non (qui oserait l’affirmer ?) mais de constater combien elle est un outil efficace pour épanouir cette nouvelle sensibilité. Ainsi le merveilleux, omniprésent dans le conte, a-t-il quitté les baroques ritualités du simulacre surnaturel et s’est-il mué, frémissant, en une poétique à peine irréelle.

Quant au travail théâtral, il a intelligemment séparé les personnages scéniques en deux catégories : les acteurs-chanteurs et les chanteurs acteurs. À la première, ressortissent les deux sœurs de Zémire (Lisbé et Fatmé) qui assurent la narration verbale du conte ainsi que les trois figurantes qui prennent en charge le récit scénographique (elles effectuent les changements d’accessoires et d’éléments de décor). Et à la seconde, appartiennent les quatre personnages principaux : les deux rôles-titre et le tandem maître-serviteur (Sander et Ali).

Ce comblement de la sensibilité a trouvé son alter ego en une double saturation qui touche à deux «aspects» : le maquillage et les costumes. Avec un fond de teint blanc ou blafard que rehaussent du rouge (joues et lèvres chez les chanteurs) ou du noir (autour des globes oculaires chez les trois figurantes), ce maquillage coalesce des sources dissemblables (le cinéma muet burlesque, la commedia dell’arte et l’art du masque peint à même le visage) et, subtil, montre autant qu’il protège, attire le regard du spectateur autant qu’il le tient à distance. Le second aspect tient aux costumes : leur bigarrure esthétique crée un beau, certes inauthentique mais assez fascinant.

On saluera la cohérente équipe de chanteurs que dominent, on l’a exprimé ci-avant, et , ainsi que l’alerte ensemble instrumental. Signalons que, production de voyage oblige, un orchestre ne saurait financièrement l’accompagner ; aussi une réinstrumentation allégée (trois vents, deux cors, trois cordes et une fortepiano), réalisée par , apporte-t-elle son précieux concours à ce spectacle itinérant qui, on l’aura compris, est une réussite. L’actualité Grétry qui s’ouvre ici proposera certes des productions plus opulentes et plus «normatives». Puissent-elles, toutes, avoir la stimulante inventivité et la profondeur dramaturgique de ce Zémire & Azor.

Crédit photographique : frontispice de la partition © Bibliothèque François-Lang – Fondation Royaumont

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Asnières-sur-Oise. Abbaye de Royaumont. 17-IX-2009. André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) : Zémire & Azor, opéra-comique en 2 actes sur un livret de Jean-François Marmontel, d’après le conte La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont. Mise en scène, scénographie et costumes : Alexandra Rübner. Lumières : Nathalie Perrier. Avec : Camille Poul, Zémire ; David Ghilardi, Azor ; Arnaud Marzorati, Sander ; Jean-François Novelli, Ali ; Éléonore Lemaire, Lisbé ; Alice Glaie, Fatmé. ensemble Les Lunaisiens, direction : Daniel Isoir, Arnaud Marzorati et Jean-François Novelli.

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