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Psyché, ou l’amour multiforme

La Scène, Opéra, Opéras

Toulon. Opéra. 23-X- 2008. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Psyché opéra en 5 actes sur un livret Molière (1622-1673) et la pièce de Thomas Corneille (1606-1684). Mise en scène et adaptation : Julien Balajas. Costumes : Gabriel Vacher. Décors : Atelier de l’opéra de Toulon. Lumières : Marc Antoine Vellutini. Scénographie : Luc Londiveau ; Chorégraphie : Sarah Berreby. Compagnie du Griffon : Ophélie Kœring, Vénus ; Aurélie Cohen, Aglaure ; Véronique Domicoli, Cydipe / le Fleuve ; Maria Guritta, Psyché ; Bruno Detante, Cléomène ; Jonathan Boyd, Lysander ; Jean Sébastien Bou, Demetrius ; Delphine Galou, Hermia ; Jean-Jacques Rouvière, Zéphyr / Agénor ; Julien Balajas, Amour ; Guy Lamarque, Le roi / Jupiter. Chanteurs : Eugénie Warnier, Lyna Yang, sopranos. Renaud Tripati, François Nicolas Geslot, haute-contres. Carl Ghazarossian, ténor. Luigi De Donato, basse. Compagnie les Bijoux Indiscrets. Direction : Claire Bodin

Il faut prendre un peu de recul pour finalement bien entrer dans l’intention de ce Psyché d’un nouveau genre. À la fois neuf dans sa création et en même temps bien dans l’esprit du temps des deux auteurs retenus. Finalement tout s’agence bien, se répond bien, même si parfois l’histoire théâtrale semble doublée par la reprise musicale. Une répétition qu’on eut pu peut-être éviter en choisissant d’alterner et non de superposer l’œuvre de Lully/ et celle de Thomas Corneille, comme ce fut le cas par exemple pour les intermèdes musicaux. Le choix de traiter de façon anachronique un sujet atemporel, en situant la pièce au début du XXe siècle, totalement justifié par le désir de de mettre en valeur certains thèmes toujours actuels, pâtit toutefois du style trop fortement marqué de Lully. Ainsi, certains jeux de scène et surtout certaines dictions ne passaient pas et se contredisaient. Il en est ainsi de la diction des sœurs de Psyché ou de Vénus que le metteur en scène a voulu vulgaire, pour mieux caricaturer la laideur de la jalousie. De ce fait la prosodie versifiée ne collait pas. Il fallait faire un choix : celui, malheureux, de ne pas tenir compte de la métrique fut retenu. De même le jeu, plus désinvolte, d’Agénor l’obligeait à faire fi de la prosodie. En revanche, les dialogues de Psyché et de l’Amour furent admirablement servis, mettant en relief le dialogue amoureux avec une véritable puissance émotive. Les choix de mises en scène, notamment sur les ballets caricaturaux, peuvent laisser perplexe, mais on peut sans peine les imaginer à l’image des bouffes de l’époque.

La partie musicale fut en revanche nettement plus inégale. Ce qui fut le plus surprenant est que, bien que jouant sur instruments d’époque, le style ne fut absolument pas d’époque. Ni la rigueur précise du jeu Renaissance, ni – et malheureusement encore moins – l’attention aux accentuations prosodiques, qui sont le fondement de la musique d’opéra de Lully, ne furent respectées. Outre les langueurs que cela entraîna, nous pouvions nettement distinguer deux orchestres de part et d’autre du clavecin. Ce qui se manifesta non seulement par une distance de jeu et de lignes, mais aussi par une indépendance des deux parties. Si les cordes furent dans leur ensemble plutôt mous, et inévitablement confus du fait de ce décalage entre le style joué et l’écriture, les vents manquèrent de justesse parfois dans leurs attaques et fréquemment dans leurs tenues. Leur jeu sur scène fut réellement approximatif et visiblement marqué par le trac si l’on se fie aux tenues et fins de phrase relâchées ; elles n’étaient de toute façon pas tout à fait ensemble. Les intermèdes musicaux furent toutefois mieux interprétés avec plus d’ensemble et de style. En revanches nous fûmes bien servis par de belles voix. Notamment un beau trio vocal sur «Ah ! cruelle» avec une basse particulièrement belle. Vulcain fut magnifique et ce fut peut-être l’unique moment d’un vrai bel ensemble avec l’orchestre. Psyché fut rien de moins que superbe, et à chacune de ses apparitions, même si certaines furent appesanties par l’entrée de l’orchestre. Jupiter ne fut pas en reste, tandis que le chœur final chantant la Gloire de l’Amour, fut difficile dans les aigus.

Une soirée contrastée donc mais de bonne tenue qui sut incontestablement mettre en valeur les trois faces de l’amour : celle du plaisir charnel que convoitent bien des amants de Psyché ; celle de l’amour déçu qui conduit à la jalousie et ouvre à tous les vices : la haine, le mensonge, l’hypocrisie, comme les deux sœurs, la violence et la vengeance, comme Vénus ; et la double face de l’amour gratuit avec le don réciproque des amants, comme Psyché et l’Amour, ou le don gratuit et désintéressé, mais sincère et pourtant sans retour, des deux princes. Vrai contraste d’interprétation et de costumes entre, d’une part, la grâce du Grand siècle qui s’y prête tellement et que campant l’Amour rendit à merveille et, d’autre part, la vulgarité des bas fonds du début XXe siècle, qui vient se loger jusque dans les hautes classes, tellement la jalousie peut défigurer la grâce.

Crédit photographique : (c) Khaldoun Belhatem

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