Dalbavie, la flamme !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 4-II-2010. Carte blanche à Marc-André Dalbavie. Charles Ives (1874-1956) : Central Park in the Dark ; Julian Anderson (né en 1967) : The Crazed Moon (CF) ; Marc-André Dalbavie (né en 1961) : Sonnets de Louis Labé, pour contre-ténor et orchestre ; Concerto pour flûte ; La source d’un regard (CF) ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Prométhée, le poème du feu, opus 60. Philippe Jaroussky, contre-ténor ; Vincent Lucas, flûte ; CédricTiberghien, piano ; Orchestre de Paris, direction : Christoph Eschenbach.

Pour cette « fête anniversaire » célébrant la riche collaboration de avec l’ qui l’a reçu en résidence durant quatre saisons (2000-2003), le compositeur avait carte blanche pour composer une soirée où sa propre musique côtoyait celle de ses pairs et de ses proches dans une mise en perspective tout à fait passionnante même si ce concert fleuve mettait au défi la tension de l’écoute.

En ouverture et comme mise en bouche, Christophe Eschenbach dirigeait Central Park in the dark du visionnaire , un questionnement sur le temps et l’espace qui ne peut que nourrir la thématique dalbavienne. Cette courte pièce fascinante projette une sorte d’image sonore en 3 D : une gageure que l’ assume brillamment, le pupitre des vents inscrivant avec éclat ses sonorités de brass band sur « l’écran sonore » des cordes qu’elles submergent avant de disparaître brutalement.

La filiation avec l’œuvre du londonien est frappante. The Crazed Moon (La Lune folle) crée d’emblée une perspective spatiale avec une fanfare (entendue des coulisses) qui encadre la composition et donne le ton funèbre de ce « tombeau » en hommage à Graeme Smith, compositeur et ami d’Anderson décédé en 1995. L’œuvre assez concise développe une texture polyphonique très mouvante dont résulte une couleur orchestrale étrange autant que singulière. Des termes qui conviennent aussi aux Sonnets de Louise Labé de , pièce saisissante où la qualité du timbre conduit à la beauté du style. La voix de est ici au centre du propos, lumineuse et doloriste tout à la fois, offrant un éclairage idéal à ces « chaus soupirs et larmes espandues » que le contre-ténor colore des accents du « moyen français ». A cette esthétique presque maniériste, Dalbavie oppose un langage orchestral plutôt musclé qui violente cet espace de fragilité tout en en soulignant l’admirable poésie.

C’est , première flûte solo de l’Orchestre de Paris qui était au devant de la scène en début de seconde partie. Comme ses deux autres œuvres inscrites au programme, le Concerto pour flûte (2006) de Marc-André Dalbavie donne à la ligne mélodique un rôle prépondérant et conducteur. L’orchestre est ici comme la caisse de résonance de l’instrument soliste, absorbant et démultipliant les strates mélodiques comme une mise en espace. Nécessitant une énergie phénoménale que déploie avec beaucoup d’efficacité, l’œuvre révèle un geste orchestral d’une maîtrise absolue.

Plus encore que le Concerto pour flûte, La Source d’un regard (« Tombeau d’Olivier Messiaen) écrite en 2007 pour le Concertgebouw d’Amsterdam, dessine dans l’espace sonore des profils mélodiques, presque litaniques ici (référence à la monodie plain-chantesque), qui sous-tendent le discours puis convergent vers une « teneur » obsessionnelle. Des ruptures d’une force inattendue émaillent le parcours de ce « rituel in memoriam » auquel Christophe Eschenbach donne toute sa plénitude sonore.

Riche idée – quoique audacieuse – de terminer un tel concert avec Prométhée, le poème du feu (1911) d’ même si nous n’avions ni le « clavier de lumières » imaginé par le compositeur russe ni le chœur mixte vocalisé – facultatif, il est vrai – à la fin de l’œuvre. Cette ultime partition orchestrale de Scriabine où fusionnent les genres de la symphonie et du concerto pour piano mobilise toutes les forces de l’orchestre – les couleurs de l’orchestre de Paris sont luxuriantes – et traduit dans un langage flamboyant et visionnaire les aspirations mystiques de son auteur. Avec l’énergie transcendantale qu’il faut pour passer au-dessus de l’orchestre, très habité, illumine l’œuvre d’un splendide éclat et porte son auditoire « vers la flamme » selon les propres termes de Scriabine.

Crédit photographique : © Eric Brissaud

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