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Emilie de Kaija Saariaho, la beauté sans l’émotion ?

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Lyon. Opéra National. 01-III-2010. Kaija Saariaho (1952) : Emilie, opéra en neuf scènes sur un livret d’Amin Maalouf. Création mondiale. Karita Mattila, Emilie. Mise en scène : François Girard. Dramaturgie : Serge Lamothe. Décors : François Séguin. Costumes : Thibault Vancraenenbrœck. Eclairages : David Finn. Réalisation en informatique musicale : Christophe Lebreton. Ingénieur du son : David Poissonnier. Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Kazushi Ono.

Le printemps 2010 est, en terre lyonnaise, placé sous les bienheureux auspices de l’évènement musical avec la Biennale Musique en scène. Succédant à la visite historique du Philharmonique de Vienne (commentaires acerbes ça et là sur la baguette peu inspirée de Maazel), la création du nouvel opus de , Emilie, sur un livret d’Amin Maalouf, a ouvert la nouvelle édition de la Biennale «Musique en scène». Cette coproduction européenne était fort attendue -de par le talent de la compositrice finlandaise, à l’aise dans un genre musical pour lequel elle ne se sentait pas d’affinité particulière et sa collaboration fidèle et souvent fructueuse avec l’auteur libanais (L’amour de loin, Adriana mater). On se réjouissait également de voir et d’entendre, , qui a servie de muse à Saariaho (Emilie lui est d’ailleurs dédiée).

Posons d’ores et déjà la question fatidique : est-on en présence d’une œuvre sinon importante, du moins susceptible de s’inscrire dans la longue lignée des réussites de l’Opéra de Lyon en matière de création contemporaine (Trois sœurs d’Eotvos, Faustus, the last night de Dusapin… )?

Avec Emilie, Saariaho et Maalouf ont redonné vie à l’une des figures les plus fascinantes et méconnues du XVIIIème siècle des Lumières : Emilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne morte à l’âge de 43 ans. Cette scientifique audacieuse, traductrice de Newton, maîtresse de Voltaire et du poète Saint-Lambert est mieux connue depuis la monographie d’Elisabeth Badinter et le téléfilm «Divine Emilie» avec Léa Drucker. Cette femme que l’on imagine très intelligente possédait de multiples facettes : coquine, mutine, séductrice, surprenante et peut-être un peu jouisseuse (son goût pour les jeux de hasard). Or, le livret de Maalouf -en neuf scènes- présente une Emilie introspective, bruissante d’interrogations, pétrifiée d’angoisse à quelques semaines de l’accouchement qui lui sera fatal. «Pressentiments», «Tombe», «Feu», «Oubli», «Contre l’Oubli», les noms de scènes parlent d’eux-mêmes : La mort plane -tel un oiseau guettant sa proie- sur elle. Soit, les destins funestes ont donné de grandes œuvres. Il n’empêche, il y a quelque chose de rébarbatif, de compassé et d’emphatique dans ce livret, auquel manque chair, corps et sensualité.

l’a dit, écrit et répété, c’est pour sa compatriote qu’elle a composé la musique de ce court mono-drame (moins d’une heure et demie). On retrouve avec délectation les caractéristiques d’un univers musical que l’on a aimé dans l’Amour de loin : un langage sévère mais intelligible qui a digéré bonheurs et excès de la musique spectrale, un travail extraordinaire sur les sonorités -grâce à un dispositif électronique de spatialisation des instruments et de modification des timbres en temps réel. Sans oublier un talent inné pour intégrer la prosodie au discours musical. Incontestablement, nous sommes en face d’une partition soignée qui suscite un authentique intérêt – mais pas d’émotion, ni de fascination particulière, la musique ne suppléant guère aux carences du livret. Ceci étant, grâce à et à un orchestre incroyable de précision et de beauté de timbre, la compositrice finlandaise ne pouvait rêver d’un plus beau rendu sonore.

Si chaleur et lyrisme manque à la soirée, le metteur en scène n’y est pour rien ! Ce canadien à l’univers poétique singulier -digne successeur de - est doué pour l’Opéra (le film Le violon rouge l’a fait connaître en France). Superbe plastiquement, le saisissant décor nous a fait penser à l’Astronome de Vermeer : Emilie, chétive créature humaine, entourée de bras de compas, tels des pattes d’araignées ornées de globes terrestres portant le nom des hommes illustres qui ont compté pour elles. Seulement a t-il eu son mot à dire tant Karita Mattila, investie comme jamais, vampirise littéralement le spectacle?

La fréquentation de rôles lourds a peu à peu modifié la voix de la soprano finlandaise, qui n’a plus le timbre pulpeux et féminin d’il y a dix ans. Là aussi guère de sensualité et de légèreté, mais une présence massive et encombrée, lasse. Une diction honorable, une déclamation souvent emphatique et des aigus parfois durs (mais la voix est encore tellement grande) : rien n’est vraiment irréprochable dans la prestation de la finlandaise, et pourtant une émotion passe. Est-ce le feu qui consume, une lassitude qui étreint, des vagues de nostalgie qui submergent ? L’insoutenable ignorance de l’homme éclairé au seuil de la mort. Enfin un début de frisson !

Crédit photographique : JP Morin / Opéra National de Lyon

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Lyon. Opéra National. 01-III-2010. Kaija Saariaho (1952) : Emilie, opéra en neuf scènes sur un livret d’Amin Maalouf. Création mondiale. Karita Mattila, Emilie. Mise en scène : François Girard. Dramaturgie : Serge Lamothe. Décors : François Séguin. Costumes : Thibault Vancraenenbrœck. Eclairages : David Finn. Réalisation en informatique musicale : Christophe Lebreton. Ingénieur du son : David Poissonnier. Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Kazushi Ono.

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