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Monteverdi, 400 ans et toujours jeune

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Versailles. Château de Versailles, Chapelle royale. 08-IX-2010. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Vespro della beata Maria vergine. Emanuela Galli, Lenneke Ruiten, sopranos ; Stephanie Guidera, alto ; Raffaele Pe, contreténor ; Peter Davoren, Benjamin Thapa, Andrew Tortise, ténors ; Tom Appleton, Alex Ashworth, Sam Evans, Jonathan Sells, basse. Monteverdi Choir, English Baroque Soloists, direction : John Eliot Gardiner

Ce concert s’est fondé sur un double anniversaire : il y a quatre siècles, le Vespro montéverdien était publié ; et cent ans plus tard, le Roi-Soleil, accablé par son grand âge, inaugurait cette lumineuse chapelle «définitive» (quatre autres – provisoires et implantées ailleurs dans le château, alors en constante germination – l’avaient précédé).

Hormis Michel Corboz, et Nikolaus Harnoncourt, peu de chefs vivants peuvent se targuer de fréquenter le Vespro depuis près d’un demi-siècle. Au terme de plusieurs enregistrements phonographiques et de multiples concerts, Gardiner a-t-il modifié son regard sur ce recueil de dévotion mariale et de conquête politique (Monteverdi désirait convaincre le pape de l’engager à Rome) ? Fondamentalement, non : dès la première seconde, sa patte est reconnaissable.

Le chœur y est l’acteur prépondérant (l’orchestre et même les solistes vocaux et l’orchestre – y compris dans la Sonata sopra «Sancta Maria» – lui sont subordonnés) : non pas tant en sa masse qu’en son idiome. Avec ses plans dynamiques et sa projection sonore dans l’espace, l’idiome choral (il faut y inclure les solistes que Gardiner modèle comme le chœur) est le fondement de ce travail. Gardiner le met littéralement en scène pour «orchestrer» la partition, au risque de malmener le texte musical de certains psaumes. L’exemple le plus patent concerne le concerto vocal Duo Seraphim : le seul vers «Plena est omnis terra gloria ejus» est ôté aux trois (excellents) ténors – deux sont placés dans la tribune royale, et, l’opposé, le troisième se tient devant le buffet d’orgue – et est confié au chœur masculin. Là réside semble-t-il la limite du travail que conçoit et réalise  : sa virtuose mise en scène peut, ça et là, rompre l’unité et l’ampleur poétiques de chaque numéro ; emporté par sa volonté de signifier le mot «plena», il ne résiste pas à matérialiser le premier degré de sa présence physique et omet la distance symbolique.

Au bilan, la seule évolution marquante que Gardiner a développée à propos du Vespro le pousse à considérer les textes sacrés (empruntés aux plus diverses sources, des psaumes au Canticum canticorum) et les formes musicales (du plain-chant et du motet franco-flamand à la musique opératique et à la musique instrumentale la plus avancée de son temps) comme un irrépressible continuum. À enchaîner chacune des pièces sans le moindre silence et à susciter un imposant volume sonore, Gardiner laisse son auditoire suffoqué et se soucie peu d’exprimer la rhétorique des divers textes sacrés. À développer ainsi son propre «récit» du Vespro montéverdien, il amoindrit la singularité qu’offre chaque formant de ce génial corpus. Un peu comme un visiteur dont le regard, unitaire et conquérant, embrasserait la cour du Château de Versailles ou celle du Louvre et en méconnaîtrait les bigarrures stylistiques et historiques.

En fin de compte, John Eliot Gardiner n’agit ni en historien ni en interprète sensible à la recherche textuelle. Sujet de sa Très Gracieuse Majesté, il témoigne d’un esprit profondément anglican : politique et religion sont fondues en une unique autorité dont l’expression citoyenne est le chant collectif comme ciment social et pragmatique. L’herméneutique textuelle et historique ne lui est pas une nourriture existentielle. Exprimée dans un texte intelligent et lucide sur lui-même, sa pensée emprunte davantage l’impérieux sillon d’un Mengelberg que (pour ce Vespro) ceux d’un Jacobs (homme de théâtre), d’un Garrido (musicien captivé par les pratiques orales), d’un Savall (tout d’effusion mystique méditerranéenne) ou d’un Junghänel (fasciné par le plain-chant et sa Loi). Le maelstrom sonore ainsi déployé empoigne et impressionne à la hauteur des ambitions politiques de Monteverdi. L’auditeur est-il amené à rêver ? Assez rarement.

Nullement dépréciatives, ces remarques tentent de peindre l’art interprétatif – ô combien abouti – d’un fameux musicien, à propos d’une œuvre si inépuisable qu’aucune réalisation idéale n’en est simplement envisageable.

Crédit photographique : John Eliot Gardiner ©

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