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L’Héroïque, une affaire franco-allemande

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Paris. Salle Pleyel. 30-IX-2010. Jörg Widmann (né en 1973) : Con brio, ouverture de concert (création française). Antonin Dvořák (1841-1904) : Concerto pour piano en sol mineur op. 33 Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 3 en mi bémol majeur « Héroïque » op. 55. Martin Helmchen, piano. Orchestre de Paris, direction : Christoph von Dohnányi.

Arborant tour à tour des couleurs brillantes aux accents cinglants, une limpidité pastorale et rêveuse puis un son pré-romantique nourri de l’histoire musicale de France, l’ et ont trouvé le ton juste dans un riche programme qui pour être essentiellement germanique, était nourri de multiples influences scandinaves, slaves et latines.

Avec Con brio en ouverture de concert, le compositeur allemand confirme le bien que ResMusica pensait du lui après l’avoir entendu à Bruxelles dès 2005 et à Liège l’an dernier – avec François-Xavier Roth lors de son éphémère passage à la tête de l’Orchestre Philharmonique de la ville. En utilisant un format et un effectif orchestral beethovénien, le compositeur renoue un dialogue qui s’était interrompu en Allemagne depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Astucieux, Widmann a surtout gardé de Beethoven la «fureur rythmique», élément par lequel le grand Ludwig avait fait entrer la musique dans l’ère moderne. Par une succession d’événements courts marqués d’éclats percussifs, de collages d’accents beethovéniens et de moments de poésie orchestrale empruntée à l’écriture scandinave d’après-guerre, cette pièce se frotte avec succès et sans complexe à son modèle. Les pizzicati conclusifs, référence explicite à l’ouverture Coriolan sonnent de manière quelque peu ambiguë, mi-hommage, mi-clin d’œil. Alors que souvent les pièces d’ouverture constituent un tour de chauffe pour l’orchestre comme pour la salle, Con brio bénéficie de tout l’éclat requis grâce à des musiciens très impliqués.

Changement d’ambiance avec le poétique, fluide et rare Concerto pour piano de Dvořák, dont la notoriété est inversement proportionnelle à la difficulté technique qu’il représente pour le pianiste. L’écriture impose en effet des positions de mains si malcommodes que l’écriture fut révisée et standardisée après la mort de Dvořák, avant que Sviatoslav Richter ne remette la version originale à l’honneur. Le jeune pianiste , entendu notamment au Piano aux Jacobins l’année passée, choisit la version du compositeur. S’affranchissant des difficultés techniques avec une apparente aisance, il privilégie le chant, et son toucher sensible d’un naturel charmeur et d’un charme naturel, délicat sans maniérisme, emporte la conviction. Disert, clairement affilié au romantisme germanique mais mâtiné ici de Chopin, là préfigurant le Dvořák slave de la maturité, le concerto apporte une aération bucolique bienvenue. Il aurait sans doute gagné à être mieux qu’un préambule à une symphonie de légende, et à dialoguer avec des œuvres qui lui seraient mieux affiliées, comme des pièces impressionnistes françaises ou anglaises.

L’Héroïque, la France et Paris ont une histoire particulièrement forte dont Dohnányi s’est souvenu ce soir. Dans la conception de l’œuvre d’abord, voulue par Beethoven comme une célébration de l’esprit des Lumières et de la Révolution française. Dans sa révélation au public ensuite : la Société des concerts du Conservatoire, dont l’ est l’héritier, inscrivit l’Héroïque à son premier concert le 9 mars 1828. Sous l’impulsion de François-Antoine Habeneck – chef français dont le père était allemand – elle devint le meilleur orchestre européen dans les années 1830 : c’est à Paris que Wagner venait pour entendre Beethoven tel qu’il devait être joué. Juste avant l’arrivée de la stéréo, Carl Schuricht enregistra l’intégrale française de référence des symphonies de Beethoven avec la Société des concerts du Conservatoire. Dohnányi s’inscrit dans cette tradition extraordinairement riche et méconnue. Sous sa baguette, le premier mouvement évoque la rencontre de Beethoven et de la France, ce ne sont pas les passions romantiques mais l’esprit clair et moderne du Panthéon et de la rue Soufflot. La marche funèbre, c’est Beethoven déçu par la France qui a trahit ses idéaux avec le sacre de Napoléon, mais qui a toujours de la tendresse pour celle qui a su créer l’étincelle libératrice. Dans le scherzo, la fanfare rauque des cuivres ouvrait la voie à la Damnation de Faust de Berlioz, qui se définissait lui-même comme un classique. Le final a la grandeur des Invalides.

A l’heure où la France et les institutions européennes s’illustrent tristement sur le plan politique, il était bon d’entendre un grand concert où le génie culturel européen est en marche.

Crédit photographique : © Marco Borggreve

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Paris. Salle Pleyel. 30-IX-2010. Jörg Widmann (né en 1973) : Con brio, ouverture de concert (création française). Antonin Dvořák (1841-1904) : Concerto pour piano en sol mineur op. 33 Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 3 en mi bémol majeur « Héroïque » op. 55. Martin Helmchen, piano. Orchestre de Paris, direction : Christoph von Dohnányi.

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