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Paris, Salle Pleyel. 07-XII-2010. Frédéric Chopin (1810-1849) : Prélude op. 45 ; 24 Préludes op. 28 ; 2 Nocturnes op. 27 ; Scherzo n°1 op. 20 ; 12 Etudes op. 25 (n° 1, 2, 3, 4, 7, 10, 11, 12). Maurizio Pollini, piano

Si l’on devait résumer en une phrase la pensée de , il faudrait consulter l’entretien en ligne sur le site Deutsche Grammophon. A la question «Est-il possible de concevoir quelque chose qui ne fonctionne pas ensuite à l’instrument?», il répond : «À l’instrument, tout peut arriver».

Tout peut arriver donc, à commencer par le pire… à savoir un prélude op. 45 bien mal engagé, des modulations maladroites tout du long et une main gauche décidément bien rebelle en ce tout début de récital. Comme souvent chez Pollini, il faut toujours compter avec une nécessaire phase d’entrée en matière qui, une fois passée, nous offre le meilleur de son jeu.

Il y avait pourtant de quoi frémir en pensant au redoutable écueil à venir, celui des 24 Préludes op. 28… Pourtant, ce fut un sentiment d’adhésion quasi-totale qui l’emportât et tous les doutes furent dissipés dès les premières mesures. A l’opposé exact de ce qui faisait le défaut de ses premiers enregistrements, Pollini possède désormais une façon très personnelle de faire sonner l’instrument dans un climat de «sfumato harmonique» qui libère une lecture plus spatiale que littérale (le chant du Prélude n°2 en la mineur !). Le trouble des passages en arpèges irréguliers (préludes 1, 8, 18 principalement) donne l’idée que c’est dans ce paradoxe qu’il retrouve finalement l’équilibre. Rien n’est plus appréciable chez lui que sa capacité à se libérer de la stricte maîtrise des éléments techniques pour se concentrer sur le flux sonore en lui-même (inouïes ondulations de doubles croches à la main gauche dans le Prélude n°3 en sol majeur).

On rend les armes devant cette interprétation de Chopin qui repose sur cette palette de timbres assombris et l’équilibre entre la résonance naturelle de l’instrument et le tempo. La couleur sombre dessine la courbe de l’œuvre sans en exagérer le caractère funèbre (préludes 4 et 6). L’interprétation en concert magnifie des pièces comme le noir mi bémol mineur du Prélude n°14 ou bien le sol mineur du n°22, tout en octaves puissantes, violentes… inoubliables. Sans répit ni mièvrerie, il y a dans ce piano une volonté d’engagement au-delà de l’interprétation ; d’où l’enchaînement des préludes les uns aux autres, au risque parfois de fusionner la sonorité finissante de la pièce précédente avec la suivante. Une réserve bien anodine que l’on pourrait mettre en parallèle avec une tendance relative à noyer le chant dans la masse (particulièrement perceptible dans les préludes 17 et 20). Magnifique en revanche, le sostenuto du n°15 ré bémol majeur avec cet assombrissement central et ce retour à la lumière sortant de la gueule béante du Steinway comme une vérité de la boîte de Pandore.

La seconde partie s’ouvrait avec un autre sommet : les 2 Nocturnes op. 27, en apesanteur au dessus du clavier, avec un sens du legato confondant et cette sonorité ondulante et brumeuse, en quête d’un équilibre instable. Moins convaincantes à notre avis, les gammes périlleuses qui ouvraient le Scherzo n°1 op. 20… mais l’émotion est bien présente dans ces retours au calme et dans la reprise du thème où s’exprime littéralement la densité sonore volant en éclat dans les accords finaux.

Le choix de sept Etudes extraites de l’op. 25 confirma la baisse de tension générale : arpèges fiévreux, souvent imprécis à la main droite dans la n°1, la superposition laborieuse des triolets-noires de la n°3, le staccato trop marqué, incisif de la n°4… Et puis, soudain, l’ut mineur fascinant de la n°7, qui nous plongea dans ses rythmes rêveurs et obsédants ; la fascinante brutalité des octaves de la n°10, et cette capacité de rebond incroyable à la main gauche, que l’on croyait éteinte dans les premières Etudes… Dans les deux dernières, on pourrait parler d’un péché d’orgueil qui les noie dans une recherche de vocalité et une technique trop démonstrative, confondant la vision des arpèges vertigineux de Chopin et ceux de César Franck

Un récital Pollini n’est jamais complet sans son cortège de bis. Sans parler de facilité envers le public, on peut dire toutefois que les quatre donnés ce soir-là ne furent pas les meilleurs – ni les plus nécessaires d’ailleurs.

Tout d’abord, l’Etude révolutionnaire op. 10 n°12, avec ses redoutables chromatismes et saccades appassionato, puis une Ballade n°1 op. 23

alternant dessins chromatiques con fuoco et passages sotto voce, sans jamais sacrifier à la mièvrerie. Devant la fureur joyeuse du public de Pleyel, il offrit ensuite une apollinienne Berceuse en ré bémol majeur – magnifique série de variations et d’ornementations filigranées, rageusement enchaînées au déferlement de l’Etude n°12, ultime et génial changement de ton de ce récital sans concession.

Crédit photographique : © Dundak

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Paris, Salle Pleyel. 07-XII-2010. Frédéric Chopin (1810-1849) : Prélude op. 45 ; 24 Préludes op. 28 ; 2 Nocturnes op. 27 ; Scherzo n°1 op. 20 ; 12 Etudes op. 25 (n° 1, 2, 3, 4, 7, 10, 11, 12). Maurizio Pollini, piano

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