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Mitsuko Uchida, brouillards romantiques

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Paris, Théâtre des Champs-Elysées. 10-XII-2010. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°14 en ut dièse mineur « Clair de Lune ». Robert Schumann (1810-1856) Davidsbündlerstänze op. 6. Frédéric Chopin (1810-1849) : Prélude op. 45 ; Sonate n°3 en si mineur op. 58. Mitsuko Uchida, piano


Le récital de faisait suite à l’annulation du concert qu’elle devait donner en compagnie de Seiji Ozawa et l’orchestre Saito kinen – on devrait retrouver le chef japonais en mars prochain pour deux soirées au Théâtre des Champs-Elysées.

Pour débuter la trilogie romantique Beethoven-Schumann-Chopin, nous eûmes droit à une « Clair de Lune » pour une fois parfaitement en phase avec son titre. Le lent sur-place de l’adagio sostenuto initial baignait dans une étonnante blancheur statique – option peu risquée mais rendant l’annotation delicatissimamente par trop immédiate et l’effet ennuyeux. Par contraste, le presto agitato débordait largement les limites du 4/4 et les possibilités techniques de l’interprète, ainsi prise au piège de sa propre audace (chevauchée périlleuse en doubles croches arpégées à la main droite).

L’actualité discographique expliquait sans doute la présence des redoutables Davidsbündlerstänze de Schumann. Cette métaphorique guerre armée contre les Philistins de l’art exige de l’interprète la prouesse technique (et mentale) d’incarner alternativement les deux faces de la psychè Schumannienne : Florestan, l’impulsif entêté et Eusebius le tendre et déprimé rêveur sentimental. La sensibilité du Schumann de est moins incarnée que celle d’Yves Nat ou Wilhelm Kempff et, d’une certaine manière, l’agogique sublime d’un Egorov ou de Catherine Collard ne trouve ici qu’un timide reflet – mais un reflet tout de même. La densité harmonique est souvent perçue de façon discontinue, moins impressionniste que pointilliste à certains moments ; ainsi le thème de Clara (Lebhaft) et sa façon exagérément apprêtée de suspendre la courbe sur la note aiguë, ou bien les sophistications debussystes (Innig), la tendance à donner au chant des tournures très contournées avec ce rubato qui étire les fins de phrases dans un écrin soyeux (Mit Humor).

Sans prévenir, ce sont tout à coup des brusqueries, un affolement de notes (Ungeduldig) ou bien un quasi-motorisme caricatural qui fait claquer les touches sans pénétrer la texture polyphonique (cf. le babil de notes éparses dans Frisch). Ces énervements convulsifs gênent l’écoute, d’autant plus qu’ils interviennent de façon intempestive après de belles réussites (Zart und singend).

Après l’entracte, Schumann cédait la place à un malencontreux Prélude opus 45 de Chopin d’une blondeur insipide et de tempo trop précautionneux. Pour ce qui concerne la sonate n°3 en si mineur, Mitsuko Uchida confirme certains défauts de son Schumann comme par exemple une dureté de l’accentuation quand le thème se couvre de dessins contrapunctiques. Le rubato est parsemé d’atermoiements éprouvants tandis que certains passages polyphoniques sonnent comme bâclés. Il n’y a pas de contrôle continu du son et des accès de nervosité qui font de son interprétation un exercice de corde raide (le thème du largo perdu dans des irisations pyrotechniques debussystes). Côté satisfactions, on mentionnera sa façon gourmande d’arpéger les accords, malgré la dureté des aigus. Le dernier mouvement avance avec conviction, malgré un grain sonore un peu diaphane et préférant la suspension éthérée au corps à corps avec l’instrument.

Divine surprise, la sarabande de la Suite française n°5 offerte en bis et qui nous donnerait envie d’écouter la pianiste japonaise dans un programme intégralement consacré à Bach.

Crédit photographique : photo © Patrick Litchfield

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Paris, Théâtre des Champs-Elysées. 10-XII-2010. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°14 en ut dièse mineur « Clair de Lune ». Robert Schumann (1810-1856) Davidsbündlerstänze op. 6. Frédéric Chopin (1810-1849) : Prélude op. 45 ; Sonate n°3 en si mineur op. 58. Mitsuko Uchida, piano

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