La création lyrique à l’Opéra Comique : l’année 1910

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L’effervescence des salles lyriques parisiennes au début du siècle dernier se retrouve dans ce dossier qui évoque les programmations de l’Opéra de Paris et de l’Opéra Comique en 1909, 1910 et 1911. Trois années exaltantes pour les mordus d’opéra. Pour accéder au dossier complet : Créations lyriques au début du XXe siècle

 

L’année 1910 commença au Théâtre national de l’Opéra Comique – toujours administré par Albert Carré – par la mille deux centième représentation de Carmen, avec Lucienne Bréval dans le rôle titre. Elle allait donner lieu à quatre créations : Leone de Samuel Rousseau, Le Mariage de Télémaque de , On ne badine pas avec l’amour de et enfin Macbeth d’. Nous vous proposons un bref retour sur chacun de ces ouvrages.

Leone, opéra comique en 4 actes de Samuel Rousseau, sur un livret de Georges Montorgueil d’après la nouvelle d’Emmanuel Arène, créé le 7 mars 1910, avec Sens (Leone), André Allard (Negroni), Vaurs (Pieri), Maurice Cazeneuve (Massimo), Alice Raveau (Diana), Juliette Nicot-Vauchelet (Milia) ; direction musicale : François Ruhlmann.

Argument :

Milia est la fille du brigadier de gendarmerie Negroni. Elle est venue passer quelques jours chez son parrain Massimo. Elle offre l’asile à Leone, qui a pris le maquis pour fuir Negroni, et tous deux s’éprennent. Manipulée par Diana, belle-sœur de Leone dont Negroni a abattu l’époux et qui lui fait croire que Leone est son amant, Milia accepte d’épouse Pieri, le fils de Massimo. Leone, furieux, fait irruption au milieu de la noce ; il est aussitôt arrêté. La jeune fille dépérit mais, avant d’expirer, reverra Leone, libéré par Negroni.

Samuel Rousseau (1853-1904) n’assista pas à la création de son opéra comique Leone, salle Favart. Il était en effet décédé subitement six ans plus tôt, dans la force de l’âge. Deuxième Grand Prix de Rome en 1878, ce disciple de s’était illustré autant dans la musique religieuse que sur la scène théâtrale, rencontrant notamment un succès d’estime sur la première scène nationale avec un drame lyrique, La Cloche du Rhin. Albert Carré, qui le tenait en haute considération, lui avait commandé cet ouvrage qui aurait dû faire l’ouverture de la saison 1905-1906. Quelques années plus tard, cette création prenait des allures d’hommage posthume.

La qualité de la distribution, le soin de la mise en scène et les charmes mélodiques de la partition, en particulier le délicat traitement de la mort de Milia, assurèrent la sympathie du public, mais l’ouvrage ne fit pas date. Amédée Boutarel, dans Le Menestrel, synthétisa : «La musique est honorable assurément, soignée, bien écrite, d’orchestration discrète. On l’écoute sans ennui, comme sans tressaillement. Ce qui lui manque le plus, c’est l’invention neuve, l’originalité». Le livret, morcelé en une suite de petits épisodes, fut, de plus, jugé superficiel et impropre à stimuler le talent du compositeur, pourtant reconnu par des pairs aussi respectés que pour sa science de l’harmonie. Leone, classique histoire de vendetta, quitta l’affiche après huit représentations seulement. Il est à noter que le fils du compositeur, , reprit le flambeau avec une certaine réussite.

 

Le Mariage de Télémaque, comédie lyrique en 5 actes et 6 tableaux de , sur un livret de Jules Lemaître et Maurice Donnay, créé le 4 mai 1910, avec Lucien Fugère (Ulysse) Fernand Francell (Télémaque) Jean Delvoye (Ménélas) Marguerite Carré (Hélène) Geneviève Mathieu-Lutz (Nausicaa) Magali Bériza (Pénélope) ; direction musicale : François Ruhlmann.

Argument :

Télémaque, à qui l’on destine la douce Nausicaa, s’éprend violemment d’Hélène, qu’il projette d’enlever pour fuir avec elle. Mais l’épouse de Ménélas, assagie, se fait remplacer par Nausicaa dont Télémaque découvre alors, grâce à l’intervention de la déesse Minerve (!), tous les agréments. Tout se termine naturellement par un mariage heureux.

L’opérette était à la fête, le 4 mai, avec la création du Mariage de Télémaque, signé par un spécialiste du genre, Claude Terrasse (1867-1923), et dont le livret avait mobilisé pas moins de deux académiciens français, et non des moins spirituels. Pour le compositeur, accéder à la salle Favart était une forme de consécration. Il s’était emparé de cette comédie aussi tendre qu’ironique avec une certaine réussite, évitant toute charge excessive et jouant de la parodie avec gourmandise. La mise en scène d’Albert Carré n’avait fait qu’ajouter au succès de la soirée. La critique fut toutefois partagée, Arthur Pougin déplorant dans Le Ménestrel l’absence de situations du livret et la minceur de l’inspiration musicale avant d’admettre : «Et puis la pièce est gaie, et, faut-il vous le dire, je sais un gré infini aux auteurs, et plus grand qu’on ne pourrait le croire, d’avoir ramené le rire sur les lèvres des spectateurs d’un théâtre qui n’avait plus de comique que le nom, et qui, depuis trop longtemps, grâce à des poèmes lugubres et pleins de noirceur, abuse de la faculté à distiller l’ennui à haute dose». Se démarquant de ceux de ses confrères qui considéraient avec commisération un ouvrage relevant à leurs yeux d’un genre mineur, Camille Bellaigue, chroniqueur musical de la Revue des Deux Mondes, notait de même : «Notre plaisir nous portait à la bienveillance et volontiers nous nous reprenions à croire que la musique n’est peut-être pas nécessairement une forme de délectation morose».

Œuvre mineure mais non dénuée d’agrément, Le Mariage de Télémaque se maintint à l’affiche jusqu’en 1914, totalisant trente-huit représentations, puis fut repris en 1921. Peut-être l’ouvrage connaîtra-t-il sous peu, à la suite des Travaux d’Hercule ou du Sire de Vergy, une nouvelle chance scénique.

On ne badine pas avec l’amour, comédie lyrique en 3 actes et en vers de , sur un livret de Louis Leloir et Gabriel Nigond d’après Alfred de Musset, créé le 30 mai 1910, avec Thomas Salignac (Perdican) Daniel Vigneau (Blazius) Maurice Cazeneuve (le baron) Marthe Chenal (Camille) Jeanne Billa-Azéma (Rosette) ; direction musicale : François Ruhlmann.

Argument :

Perdican, par défi envers Camille qui se joue de lui, courtise Rosette qui le prend au sérieux. Il revient ensuite vers Camille, disposée à oublier son infidélité, mais Rosette, meurtrie, jette entre les deux amoureux l’ombre de sa mort.

Le passage dans le domaine public du théâtre de Musset avait aussitôt donné naissance à Fortunio de . Gabriel Pierné (1863-1937), élève de Massenet et de , lui emboîta le pas en composant On ne badine pas avec l’amour, qui marquait son retour sur la scène théâtrale après cinq ans d’absence.

La critique fut généralement flatteuse : Edmond Stoullig, dans les Annales du Théâtre et de la Musique, salua «l’œuvre d’un musicien de premier ordre, maître absolu de son art», mettant en avant le soin apporté à chaque détail et le raffinement de l’écriture musicale, tandis que Robert Brussel s’exclamait dans Le Figaro : «Voici l’œuvre d’un musicien», précisant : «Elle est faite du charme le plus incisif, mélodique de la meilleure manière, et conserve toujours une distinction dans l’invention, une élégance dans la mise en œuvre, qui sont des vertus bien rares aujourd’hui dans le domaine de la musique de théâtre». Seul Camille Bellaigue se montra ouvertement défavorable à l’ouvrage, estimant qu’en l’occasion le compositeur s’était fourvoyé et avait été incapable d’exprimer la passion. Adolphe Aderer lui faisait écho sur ce point dans Le Petit Parisien, écrivant, après avoir souligné l’intelligence de la partition  : «M. Pierné est un homme heureux. Il a eu une existence bien ordonnée, bien suivie, calme et digne. Il n’a pas souffert. Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert».

L’ouvrage fut malheureusement desservi par une distribution vocale inappropriée et ne connut que huit représentations avant de disparaître de l’affiche.

Macbeth, drame lyrique en 7 tableaux (1 prologue et 3 actes) de , sur un livret de Edmond Fleg d’après Shakespeare, créé le 30 novembre 1910, avec Henri Albers (Macbeth) Félix Vieuille (Macduff) Lucienne Bréval (Lady Macbeth) Lucy Vauthrin (Lady Macduff) Jean Laure (Banquo) ; direction musicale : François Ruhlmann.

Argument :

Les sorcières prédisent à Macbeth qu’il sera roi et à Banquo que, sans qu’il règne, ses fils seront rois. Exhorté par sa femme, Macbeth tue le vieux roi Duncan. Il est aussitôt assailli par le remord. Il fait ensuite tuer Banquo dont le spectre le hantera désormais. Apprenant que Macduff lève une armée pour le combattre, il fait tuer sa femme et ses enfants. Il consulte les sorcières qui lui affirment qu’il ne sera vaincu que si la forêt de Birman marche contre lui. Lady Macbeth se suicide dans une scène de somnambulisme. Les soldats de Macduff font marche, dissimulés derrière des troncs d’arbre, et leur chef abat Macbeth.

La dernière création de l’année avait été confiée à un jeune compositeur d’origine genevoise, mais ayant étudié en Belgique et en Allemagne, Ernest Bloch (1880-1959), dont aucune œuvre n’avait encore été publiée et qui abordait pour la première fois la scène théâtrale.

Macbeth reçut un accueil particulièrement tiède et disparut de l’affiche après dix représentations seulement. La critique ne se montra pas tendre avec le jeune compositeur, Arthur Pougin qualifiant la partition de «rébus indéchiffrable, aussi bien au point de vue rythmique qu’au point de vue tonal» et Albert Dayrolles décrivant dans les Annales politiques et littéraires : «une tension continue dans cette partition d’où l’accent personnel semble totalement banni». Plus mesuré, salua la hardiesse et la sincérité de son jeune confrère, écrivant dans Le Figaro : «Que son œuvre plaise ou déplaise, elle n’en porte pas moins les marques d’un robuste tempérament artistique, elle ne démontre pas moins que l’auteur possède une vive intelligence des choses du théâtre», mais regrettant toutefois certaines laideurs inutiles. Laissons le soin à Adolphe Aderer de caractériser l’écriture de Bloch : «Le compositeur laisse les personnages exprimer leurs pensées dans une sorte de mélopée continue et parfois indécise, tandis qu’il demande à son orchestre de souligner toutes les horreurs auxquelles se livrent les personnages. L’orchestre, vigoureux, violent, brutal, va, roule, se déchaîne, se brise».

Au contraire des précédents ouvrages, Macbeth, unique opéra du compositeur, a été remis à l’affiche, au festival de Montpellier en juillet 1997 puis à Dortmund l’année suivante, avec à chaque fois une parution discographique à la clé.

Crédit photographique : Façade de l’Opéra Comique © DR ; Samuel Rousseau © Henri Manuel (collection privée) ; Claude Terrasse © DR (collection Philippe Cathé) ; Gabriel Pierné © Lipnitzki (collection privée) ; Ernest Bloch © DR (collection Ernest Bloch Legacy)

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