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Siegfried sans passion à Bastille

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Paris. Opéra-Bastille, 1-III-2011. Richard Wagner (1813-1883) : Siegfried, deuxième journée en trois actes du Festival scénique L’Anneau du Nibelung sur un livret du compositeur. Mise en scène : Günter Krämer ; Décors : Jürgen Bäckmann ; Costumes : Falk Bauer ; Lumières : Diego Leetz ; Mouvements chorégraphiques : Otto Pichler. Avec : Torsren Kerl, Siegfried ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Mime ; Juha Uusitalo, Der Wanderer ; Stefen Milling, Fafner ; Qiu Lin Zhang, Erda ; Katarina Dalayman, Brünnhilde ; Elena Tsallagova, Waldvogel. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan

Avec ce Siegfried qu’il n’avait plus programmé depuis 1959, l’Opéra de Paris poursuit son Ring commencé l’an passé avec les deux premiers opus, le Crépuscule des Dieux étant prévu pour le mois de juin. «Orchestre en grande forme, plateau d’exception, mise en scène inventive… Cet Or du Rhin laisse présager un futur excitant pour les trois épisodes suivants.» pouvait-on lire dans le compte-rendu de L’Or du Rhin alors que «partie musicale exceptionnelle, mais réalisation scénique indigente» résumait la production de La Walkyrie. Après ce troisième opus il nous faudra trouver une autre formule car l’équilibre des forces et faiblesses a encore changé.

Siegfried offre sans doute le livret le moins complexe des quatre à appréhender car assez classiquement centré sur un personnage dont on suit le passage d’adolescent à homme et héros, les péripéties tournant tout aussi classiquement bien pour les gentils et mal pour les méchants. Ainsi, comme le dit la notice, on peut voir cet ouvrage «comme le scherzo, œuvre joyeuse et légère.», mais c’est aussi une œuvre de conquête permanente, puisque le héros conquiert d’abord son identité en même temps que l’épée Nothug héritée de son père, puis au second acte il affronte le dragon et emporte le fameux trésor tant convoité et gagne au passage sa liberté en se débarrassant de Mime, pour enfin, au troisième acte conquérir amour et femme en même temps que son statut d’adulte et de héros. Un grand Siegfried se doit de réussir le mariage de la comédie et de l’héroïque. La production et la distribution, aux moyens vocaux un peu justes, proposées ce soir allaient clairement jouer la carte de la comédie sacrifiant un peu trop l’intensité jubilatoire tout autant que passionnée que peut contenir cet œuvre.

Certes la salle de Bastille est très vaste et réclame indulgence pour les chanteurs qui, rappelons-le, ne sont pas des machines, mais on espère toujours qu’ils soient capables d’au moins nuancer distinctement un piano, un mezza forte et un forte (on n’ose rêver de pp ou de ff), Il se trouve que ce soir, aussi bien Mime, Siegfried, que Wotan et Alberich, malgré des qualités musicales et une intonation très correctes, manquèrent cruellement de dynamique, et chantèrent presque tout au même niveau moyen, au-dessus duquel ils n’avaient plus de marge et au- dessous duquel on les perdait. Heureusement le chef eut la grande intelligence d’en tenir compte et il leur fournit un accompagnement orchestral quasi parfait pour les soutenir, un superbe travail d’orfèvre qui, avouons-le, sauva la mise. Mais cet admirable travail portait en lui sa propre contrepartie, l’intensité et la vivacité (reprenons l’image du scherzo) était trop souvent absente, effet accentué par des choix de tempi assez retenus. Il y a quand même des moments où il faut mettre le feu dans la fosse, le chef ne s’y est pas frotté ce soir, mais compte tenu de son plateau, cela lui était quasiment interdit. Heureusement, l’apparition de Stefen Milling (Fafner) et (Brünnhilde), enfin capables de nous faire percevoir des nuances dans leur chant, fut perçue comme une bénédiction.

L’équipe scénographique fut très copieusement huée lorsqu’elle se présenta sur scène à la fin de la soirée, pour autant il ne nous sembla pas qu’elle mérita tant d’opprobre. Critiquable sûrement, tombant dans certains des travers habituels des scénographies modernes, sans doute (exemples : le duo Wotan Alberich frisant le vaudeville, l’impossible scène de séduction Siegfried Brünnhilde à un kilomètre l’un de l’autre et jamais ne se faisant face), oui, ils restaient des couleuvres à avaler, mais elles n’étaient pas si grosses ni si nombreuses que cela. Et sans communes mesures avec La Walkyrie. Et il y avait même de bonnes choses comme une solide direction d’acteur, une action qui avançait avec fluidité et c’était visuellement plutôt agréable à regarder.

Alors après cette troisième soirée, l’incontestable point fort de ces réalisations reste la constance dans la qualité du travail d’orchestre, même tenant compte des limites que nous avons évoquées et si la scénographie, instantanément oubliable, redevient passable, c’est cette fois le plateau vocal qui se déséquilibre et bride quelque peu toute la représentation.

Crédits photographiques : photo © Charles Duprat / Opéra national de Paris ; (Brünnhilde) et (Siegfried) © : Elisa Haberer / Opéra national de Paris

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Paris. Opéra-Bastille, 1-III-2011. Richard Wagner (1813-1883) : Siegfried, deuxième journée en trois actes du Festival scénique L’Anneau du Nibelung sur un livret du compositeur. Mise en scène : Günter Krämer ; Décors : Jürgen Bäckmann ; Costumes : Falk Bauer ; Lumières : Diego Leetz ; Mouvements chorégraphiques : Otto Pichler. Avec : Torsren Kerl, Siegfried ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Mime ; Juha Uusitalo, Der Wanderer ; Stefen Milling, Fafner ; Qiu Lin Zhang, Erda ; Katarina Dalayman, Brünnhilde ; Elena Tsallagova, Waldvogel. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan

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