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Phaëton : Lully et Quinault à l’honneur en terre germanique

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Sarrebruck. Théâtre National de Sarre (Saarländisches Staatstheater) 27-III-2011. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Phaëton, tragédie lyrique en 5 actes et un prologue sur un livret de Philippe Quinault. Mise en scène : Christopher Alden. Décor : Marsha Ginsberg. Costumes : Dœy Lüthi. Avec : Tereza Andrasi (Libye), Sofia Fomina (Théone), Johan Christensson (Phaëton), Judith Braun (Clymène), Guido Baehr (Protée, Jupiter), Algirdas Drevinskas (Triton), Stefan Röttig (Épaphus), Hiroshi Matsui (Saturne, Mérops), François-Nicolas Geslot (Le Soleil, La Terre), Elizabeth Wiles (Astrée, Une des Heures, Bergères). Chœur du Théâtre d’État de la Sarre (chef de chœur : Jaume Miranda) ; Orchestre du Théâtre d’État de la Sarre ; direction musicale : George Petrou

Lully en Allemagne ? La province allemande a beau ne jamais être à court d’idées, la présence d’une de ses œuvres en terre germanique demeure une absolue rareté qui avait de quoi susciter la curiosité. C’est largement à partir de ses forces propres que le Théâtre national de Sarrebruck a fait le choix de monter Phaëton, une œuvre dont la complexité dramaturgique avait parfaitement de quoi satisfaire les hautes exigences que le public allemand est habitué à porter au théâtre musical.

Cette audace, certes, se paie sur un point précis : à moins de très bien connaître le livret de Quinault, il vaut mieux être en mesure de suivre les surtitres allemands, car la diction des solistes et du chœur ne permet en général de comprendre que quelques lambeaux de phrases – à l’exception du seul francophone de la distribution, François-Nicolas Geslot, qui double sa leçon de diction d’une leçon de chant lulliste qui montre que la voix de haute-contre n’est pas condamnée à être privée de couleurs.

Une fois passé cet important écueil, la représentation ne réserve pour ainsi dire que des satisfactions, largement dues aux deux maîtres d’œuvre du spectacle. S’il n’a pu leur apporter les subtilités de la langue française, le chef grec a su apporter aux forces sarroises la juste saveur de la tragédie lyrique française : rien ou presque ne vient rappeler à l’oreille que l’orchestre est le fruit d’une heureuse fusion entre l’orchestre de la maison, habitué du grand répertoire, et d’instrumentistes baroques pour le clavecin, les théorbes ou les remarquables flûtes à bec : à aucun moment on n’a eu à regretter les ensembles spécialisés célèbres dont la France, à juste titre d’ailleurs, s’enorgueillit. Sa direction est admirable de tension dramatique tout autant que de couleurs et de style.

Cette saveur de l’original, malgré les limites de leur diction, se retrouve dans l’interprétation des chanteurs : sans aucune véritable faiblesse, la distribution est dominée par dans le rôle-titre : sans doute le rôle n’est pas sans susciter quelques tensions dans sa voix, mais hors ces quelques moments difficile, son chant convainc par sa franchise et son souci du style en même temps que par sa manière très pertinente de varier l’émission et d’animer la ligne de chant. L’accessit ira sans conteste à Sofia Fomina, dont le chant est sans doute moins parfait, mais qui a su remarquablement se couler dans le ductus lulliste pour offrir à son personnage d’amoureuse blessée quelques-uns des apogées émotionnels de la soirée.

La mise en scène de n’est pas en reste. Moins connu en France que son collègue et frère jumeau , il avait présenté il y a quelques années à Lyon son interprétation très sombre et très forte de Djamileh de Bizet. Ici, on admire l’intensité de son travail sur les ressorts dramatiques d’une œuvre très politique. À aucun moment l’illusion n’est permise : les aspirations de Phaëton ne sont que celles d’un héritier trop gâté, qui loin de chercher l’absolu et le divin ne cherche pas même le pouvoir, mais seulement les signes du pouvoir. C’est bien le livret de Quinault qui place au cœur de l’enjeu théâtral la valeur de l’ascendance divine comme élément de légitimation de la distinction sociale : si Alden décrit Épaphus et Phaëton en duo ennemi d’héritiers au fond identiques, où seule la force de volonté sans scrupule permet à Phaëton de prendre le dessus, c’est en guise de trait d’union entre l’univers de Quinault et un monde contemporain qui offre des parallèles trop évidents pour qu’il soit besoin de les citer. Quinault n’est ni Corneille ni Racine : son univers est celui de la froide politique, celui du calcul qui s’avoue, celui où même la plus cruelle douleur reste lucide.

La récente floraison de mises en scène lullystes à Paris, du trop-plein décoratif (Cadmus par Benjamin Lazar ou Thésée par Jean-Louis Martinoty) à l’élégance design (Armide par Robert Carsen), ne fait que mieux prendre conscience de l’intelligence profonde du travail sobre de , à tel point qu’il paraît presque superflu de parler de la haute tenue de la direction d’acteurs, qui trouve en un interprète inspiré et virevoltant.

Il n’est pas si fréquent de voir réunis un chef-d’œuvre oublié, une mise en scène aboutie et une interprétation musicale aussi vivante et précise. On finit par être presque soulagé que les faiblesses de la diction évitent au critique le soupçon d’avoir écrit un exercice d’admiration et non un compte-rendu.

Crédit photographique : photo © SST-Presseteam

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Sarrebruck. Théâtre National de Sarre (Saarländisches Staatstheater) 27-III-2011. Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Phaëton, tragédie lyrique en 5 actes et un prologue sur un livret de Philippe Quinault. Mise en scène : Christopher Alden. Décor : Marsha Ginsberg. Costumes : Dœy Lüthi. Avec : Tereza Andrasi (Libye), Sofia Fomina (Théone), Johan Christensson (Phaëton), Judith Braun (Clymène), Guido Baehr (Protée, Jupiter), Algirdas Drevinskas (Triton), Stefan Röttig (Épaphus), Hiroshi Matsui (Saturne, Mérops), François-Nicolas Geslot (Le Soleil, La Terre), Elizabeth Wiles (Astrée, Une des Heures, Bergères). Chœur du Théâtre d’État de la Sarre (chef de chœur : Jaume Miranda) ; Orchestre du Théâtre d’État de la Sarre ; direction musicale : George Petrou

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