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Le Portrait de Weinberg, une véritable découverte

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 05-IV-2011. Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) : Le Portrait (Портрет), opéra en trois actes et huit tableaux sur un livret d’Alexandre Medvedev. Mise en scène : David Pountney, reprise par Anelia Kadevia. Décors et costumes : Dan Potra. Lumières : Linus Fellbom. Avec : Erik Nelson Werner, Chartkov ; Evgeny Liberman, Nikita ; Claudio Otelli, le Marchand d’art / le Propriétaire de la maison / le Journaliste / le Professeur / le Duc ; Dimitris Paksoglou, le Veilleur de nuit / le Gentilhomme ; Randall Jakobsch, l’Inspecteur / le Général ; Yuree Jang, la Commerçante / Freilina ; Avi Klemberg, le premier Vendeur / le premier Serveur / le Turc ; Philippe Talbot, le deuxième Vendeur / le deuxième Serveur / le Cavalier de la garde ; Jean-Vincent Blot, le Dignitaire / le troisième Vendeur ; Svetlana Sandler, la vieille Femme noble ; Diana Axentii, Liza ; Hedda Oosterhoff, Psyché. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy ; direction : Gabriel Chmura

Donnée en création française et en coproduction avec Opera North de Leeds, c’est une rareté absolue que propose l’Opéra national de Lorraine avec Le Portrait, opéra quasiment inconnu – il n’en existe à notre connaissance aucun enregistrement – d’un compositeur encore largement ignoré, le russe d’origine polonaise Mieczsylaw Weinberg.

Né à Varsovie en 1919 dans une famille juive, Mieczyslaw Weinberg échappe à l’holocauste qui emportera la majorité de sa famille en s’enfuyant en Union soviétique en 1939 lors de l’invasion de la Pologne par les Nazis. De nouveau persécuté sous Staline mais protégé et soutenu par Chostakovitch, il laisse un corpus impressionnant et éclectique de plus de 500 ouvrages, dont 22 symphonies et 7 opéras, mais aussi des musiques de films – Quand passent les cigognes, c’est lui –, de théâtre, de cirque ou de dessins animés. Il s’éteint dans la misère à Moscou en 1996. Son œuvre commence seulement à être redécouverte, réévaluée et jouée et Weinberg apparaît désormais comme «le troisième grand compositeur soviétique aux côtés de Prokofiev et Chostakovitch». Si La Passagère est son opéra le moins méconnu et probablement son chef-d’œuvre dans le domaine lyrique, Le Portrait sur une nouvelle de Gogol vient juste derrière.

L’histoire est celle du jeune peintre plein d’avenir et d’illusions Chartkov qui, à la suite de l’achat d’un portrait au regard mystérieusement vivant, connaît la richesse (le tableau recèle une prodigieuse somme d’argent), et devient le portraitiste attitré de la bonne société de Saint-Pétersbourg, qu’il sait flatter en lui offrant des représentations idéalisées d’elle-même. Mais la conscience d’avoir galvaudé son talent et dévoyé son art le conduit à la folie et à la mort. Bien que terminée en 1980, la partition regarde franchement en arrière, vers les années cinquante, et évoque souvent les opéras de Chostakovitch, notamment dans ses rythmes motoriques, ses violents paroxysmes et cet alliage si slave de tragique et de grotesque. Toutefois, Weinberg se démarque en ménageant de longues plages de suspension d’un lyrisme intense, en puisant sa thématique dans le folklore russe ou juif et en privilégiant dans son orchestration les instruments solistes. Si tout n’est pas évidemment d’une hauteur constante, cette œuvre kaléidoscopique offre des fulgurances inspirées et un sens du théâtre et du soutien de l’intérêt dramatique saisissants. A une époque où l’on remonte la moindre resucée baroque ou la plus insignifiante œuvrette post-romantique, voilà enfin un ouvrage qui méritait pleinement d’être sorti de l’ombre.

Les deux maîtres d’œuvre de cette exhumation sont, à parts égales, le metteur en scène et le chef d’orchestre Gabriel Chmura. Le premier a déjà présenté La Passagère et Le Portrait au Festival de Bregenz, dont il est directeur artistique. Dans une Saint-Pétersbourg déstructurée, aux murs de guingois couverts des touches expressionnistes et bigarrées d’une palette de peinture, il présente un spectacle animé et haut en couleurs. Aux deux premiers actes, il privilégie un peu trop la farce au détriment de l’introspection et du lyrisme, réussissant au passage un portrait au vitriol de la haute société qui se presse dans l’atelier de Chartkov, irrésistible galerie de fanfarons de carnaval grandis par des échasses. Au troisième acte, après l’entracte, l’atmosphère se glace avec l’entrée de l’art officiel sous forme de portraits démultipliés de Staline (dont Weinberg a tant souffert) comme autant de Big Brothers puis s’épure judicieusement pour laisser l’émotion monter jusqu’à la fin de l’agonie du héros. Le chef Gabriel Chmura a lui aussi beaucoup œuvré pour la redécouverte de Weinberg, enregistrant notamment ses symphonies pour le label Chandos. Il démontre à nouveau son intérêt et sa profonde affinité avec cette musique, assumant ses contrastes, marquant sa rythmique et soignant sa parfaite mise en place. Dans cette partition difficile, où les solistes sont successivement surexposés, l’ magistralement préparé brille par sa concentration, son ardeur, sa précision et la saveur de ses timbres.

D’une distribution homogène et de grand format émerge tout particulièrement le ténor Erik Nelson Werner dans le rôle crucifiant du peintre Chartkov. Présent en scène quasiment durant tout le spectacle, affrontant une tessiture héroïque de plus en plus tendue au cours de la soirée, il y montre une endurance et une puissance impressionnantes couplées à des capacités de demi-teinte et de pur lyrisme remarquables, sans oublier une aisance confondante dans la langue russe. Face à lui, dans le rôle du domestique Nikita, le baryton Evgeny Liberman séduit par sa jeunesse, son naturel, son énergie communicative et l’éclat d’une voix sonore et bien timbrée. Claudio Otelli campe une pittoresque série de caractères bien différenciés, du Marchand d’art au Professeur, du Journaliste au Duc, tandis que la mezzo-soprano Svetlana Sandler impose une vieille Noble savoureuse et cocasse quoique vocalement trop vociférante et que Yuree Jang nous gratifie d’aigus cristallins superbes. Enfin, la complainte pleine de rêve et de poésie de Dimitris Paksoglou en Veilleur de nuit ouvre et ferme le spectacle, rappelant à un siècle de distance celle de l’Innocent de Boris Godounov.

Crédit photographique : Erik Nelson Werner (Chartkov) © Opéra national de Lorraine


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Nancy. Opéra national de Lorraine. 05-IV-2011. Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) : Le Portrait (Портрет), opéra en trois actes et huit tableaux sur un livret d’Alexandre Medvedev. Mise en scène : David Pountney, reprise par Anelia Kadevia. Décors et costumes : Dan Potra. Lumières : Linus Fellbom. Avec : Erik Nelson Werner, Chartkov ; Evgeny Liberman, Nikita ; Claudio Otelli, le Marchand d’art / le Propriétaire de la maison / le Journaliste / le Professeur / le Duc ; Dimitris Paksoglou, le Veilleur de nuit / le Gentilhomme ; Randall Jakobsch, l’Inspecteur / le Général ; Yuree Jang, la Commerçante / Freilina ; Avi Klemberg, le premier Vendeur / le premier Serveur / le Turc ; Philippe Talbot, le deuxième Vendeur / le deuxième Serveur / le Cavalier de la garde ; Jean-Vincent Blot, le Dignitaire / le troisième Vendeur ; Svetlana Sandler, la vieille Femme noble ; Diana Axentii, Liza ; Hedda Oosterhoff, Psyché. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy ; direction : Gabriel Chmura

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