Banniere-ClefsResmu-ok

Les Vêpres Siciliennes à Genève : Triste Verdi !

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 4-V-2011. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Les Vêpres Siciliennes, drame en 5 actes avec, sur un livret d’Eugène Scribe et Charles Duveyrier. Mise en scène : Christof Loy. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Ursula Rezenbrink. Lumières : Bernd Purkrabek. Video : Evita Galanou, Thomas Wollenberger. Chorégraphie : Thomas Wilhelm. Avec : Malin Byström, Hélène ; Fernando Portari, Henri ; Balint Szabo, Jean de Procida ; Tassis Christoyannis, Guy de Monfort ; Jérémie Brocard, Sire de Béthune ; Christophe Fel, Comte de Vaudemont ; Clémence Tilquin, Ninetta ; Fabrice Farina, Danieli ; Hubert Francis, Thibault ; Guillaume Antoine, Robert ; Vladimir Iliev, Manfredo. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction musicale : Yves Abel

Malgré la désertion d’une partie du public du parterre à l’entracte, il s’est trouvé encore suffisamment de mécontents à l’issue du spectacle pour «bouer» copieusement le metteur en scène et son équipe. Comme lors de La Donna del Lago de l’an dernier, cette production cultive une laideur des costumes et du décor qui n’a d’égale que l’indigence d’une véritable mise en scène. Malgré son choix dramaturgique, ce spectacle passe d’un épisode à un autre, d’une idée à une autre sans que jamais le metteur en scène ne laisse entrevoir vers quel horizon il dirige l’intrigue. C’est donc à un triste Verdi que le Grand Théâtre de Genève convie son public dans cette production de la version française des Vêpres Siciliennes.

Non content de son insuffisance d’élégance, Chritof Loy prend des libertés avec la partition de Verdi, libertés qui ont le don d’énerver plus d’un amateur du maître de Busseto. Ainsi, il juge bon de déplacer l’ouverture de l’opéra après le premier acte. Plus loin, il interrompt la musique, le chant des chœurs, pour faire place, dans un silence qui se voudrait dramatique, à une scène désolante d’humiliation de femmes, les faisant ramper sur des débris de verres et de bouteilles, au seul but d’exprimer sa conception de la domination de l’occupant français en Sicile.

Faisant coller sa mise en scène à ces Vêpres Siciliennes en réécrivant l’argument selon ses propres fantasmes (prétendre qu’Henri est le fruit du viol de sa mère par Guy de Monfort est ridicule et déplacé), s’autorise des raccourcis discutables. Rien ne le rebute dans son interprétation du livret. Comme par exemple, Hélène accouchant d’un bébé qu’Henri promène dans une poussette avant qu’elle lui avoue qu’elle ne peut accepter de se donner à lui. Ou encore, Procida condamné à mort et exécuté par une piqûre létale sur un lit, réapparaissant quelques minutes plus tard dans l’appartement d’Hélène. Sans parler du ballet -généralement supprimé de la majeure partie des productions de cet opéra, tant la musique de Verdi manque de caractère- dont fait une pièce centrale. Si la chorégraphie veut raconter la jeunesse d’Henri, d’Hélène et de son frère Frédéric, elle reste en décalage avec l’esprit profond de cette œuvre.

Néanmoins, en cette période de vaches maigres et de restrictions budgétaires, le Grand Théâtre de Genève aura fait quelques sensibles économies puisqu’en offrant la mise en scène de cet opéra à , les innombrables chaises utilisées pour La Donna del Lago de juin dernier ont trouvé une deuxième vie dans cette production. Placées aussi symétriquement qu’alors, elles s’avèrent autant inutiles dans l’expression théâtrale de ces Vêpres Siciliennes qu’elles l’étaient dans La Donna del Lago. Et puis, on a pu ressortir les néons disparus des mises en scène depuis quelques années sous forme d’une paroi aveuglante avançant vers la foule pour en signifier l’écrasement.

Dans la nudité de ce décor de boîte vide, on peut cependant reconnaître à Christof Loy un certain talent à diriger des masses humaines alors qu’il peine à amener les chanteurs à investir leurs relations familières. Souvent en «carafe», sans direction d’acteurs, les chanteurs se retrouvent démunis face aux enjeux de l’intrigue. Errant sans but, ils chantent face sans laisser imaginer qu’ils puissent investir l’intrigue et les autres personnages.

Dans ces conditions, difficile de comprendre ce qui motive un théâtre d’engager un metteur en scène aussi distant de l’esprit l’opéra italien. Verdi, comme Rossini, réclame une élégance, une beauté méditerranéenne dont Christof Loy ne semble pas posséder le premier atome. En français, comme en italien, Les Vêpres Siciliennes reste un opéra italien, fait d’excès de gens vivant d’émotions simples et directes.

Une impression confirmée par les chanteurs où le seul protagoniste capable d’émotions est justement un méditerranéen. Le baryton grec (Guy de Monfort) domine le plateau avec une présence vocale faite d’intelligence et de sensibilité interprétative remarquables. Au début du troisième acte, seul, debout devant le rideau rouge baissé, alors que l’orchestre joue l’interlude, ses quelques gestes mesurés, son regard intérieur scrute son âme torturée. Issu du silence, son monologue «Oui, je fus bien coupable» reste l’instant le plus émouvant de cette soirée. Chantant avec une grande simplicité, dans une diction française impeccable, il est l’exemple à suivre. Malheureusement, les autres protagonistes ne sont pas à la hauteur.

A commencer par le ténor (Henri) dont la justesse vocale se trouve souvent prise en défaut dans une ligne de chant qui n’a rien à voir avec celle que Verdi réclame. S’exprimant dans une langue française approximative, gauche dans le geste, s’il cherche à redorer son interprétation avec quelques pianissimi et mezza-voce joliment chantés, il est loin de la vaillance qu’on peut attendre de ce personnage. A l’évidence, une erreur de casting. Tout comme la soprano (Hélène), vocalement trop peu investie pour exprimer la passionaria verdienne. Quant à la basse Balint Szabo (Procida), si l’extrême grave laisse augurer du meilleur, les aigus trop courts et le médium terne ne souffrent aucune comparaison avec les basses qui ont marqué le rôle.

Si on se régale à l’écoute du Chœur du Grand Théâtre de Genève, tant son articulation, sa précision, son phrasé sont admirables, dans la fosse, l’ manque des couleurs qu’on espère d’un opéra verdien. La faute au chef français Yves Abel qui, en imprimant des couleurs orchestrales «à-la-française» ne réussit qu’à faire sonner vieillot un orchestre dont on aurait aimé plus d’esprit, plus d’éclat.

Une production indigne de la réputation du Grand Théâtre de Genève.

Crédit photographique : (Hélène), (Henri) ; Malin Byström (Hélène), (Henri), (Guy de Monfort) ©Monika Ritterhaus

 

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.