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La redécouverte de Théodore Gouvy

La Scène, Opéra, Opéras

Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 31-V-2011. Henri Tomasi (1901-1971) : Douze chants de l’Ile de Corse ; Théodore Gouvy (1819-1898) : Fortunato, opéra en un acte sur un livret du compositeur. Version française de René et Jonathan Auclair. Mise en scène : Éric Chevalier. Scénographie : Ange Leccia. Costumes : Danièle Barraud. Lumières : Patrice Willaume. Avec : Valérie Condoluci, Fortunato ; Catherine Hunold, Giuseppa ; Jean-Philippe Lafont, Mateo Falcone ; Florian Laconi, Tiodoro Gamba ; Éric-Martin Bonnet : Gianetto Sanpiero ; Thomas Rœdiger, le sergent. Chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole (chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte). Orchestre national de Lorraine, direction : Jacques Mercier

Fortunato

Initiée au début des années 1990, la découverte de l’œuvre du compositeur sarrois a commencé par sa musique de chambre, puis par ses oratorios et ses symphonies. Ce n’est qu’à partir de 2011 que les villes de Metz et de Sarrebruck ont commencé à s’intéresser à l’œuvre lyrique du musicien en programmant la même année ses deux uniques opéras, respectivement Fortunato, adapté par le compositeur à partir de la nouvelle Mateo Falcone de Mérimée, ainsi que le grand opéra à la française Der Cid, autrefois conçu pour le ténor Ludwig Schnorr von Carolsfeld, créateur de Tristan. C’est d’ailleurs la mort prématurée de cet interprète qui avait empêché la création de l’ouvrage de Gouvy.

Fortunato est surtout remarquable par son écriture orchestrale, dans laquelle on peut sentir non seulement les influences symphonistes de Beethoven, Mendelssohn, ou Brahms, mais également celle de Saint-Saëns, attestant la double culture d’un compositeur ballotté tout au long de sa vie entre deux modes d’expression, français et allemand. L’esthétique résolument naturaliste de Fortunato, que renforce encore le sujet, inspiré d’un sordide fait-divers, de la nouvelle de Mérimée, tire néanmoins l’ouvrage du côté français, même si son écriture orchestrale contribuerait davantage à en faire un opéra allemand. Soit dit en passant, on pourra contester la décision de donner l’opéra en version française, d’autant plus que l’adaptation confiée à René et Jonathan Auclair n’est pas toujours des plus euphoniques. Drôle d’idée, en tout cas, que de sur-titrer l’ouvrage en allemand, surtout que le texte, trop souvent couvert par une orchestration riche et abondante, n’est pas toujours perceptible. Les chanteurs, il est vrai, ne sont pas aidés par l’acoustique ingrate de l’Opéra-théâtre de Metz, et l’excellent , sous la baguette pourtant experte de leur chef attitré , est lui aussi fortement désavantagé dans de telles conditions.

La soprano , dont la voix légère et cristalline convient idéalement au personnage du jeune enfant, n’en est pas moins convaincante dans le rôle de l’infortuné Fortunato, dont elle recrée, autant par son jeu que par son chant, les multiples ambiguïtés. Si , vocalement, n’est plus que l’ombre de lui-même, son physique imposant et son jeu quelque peu appuyé conviennent tout à fait au personnage monstrueux de Mateo Falcone, à la fois victime et bourreau, tenant des valeurs passéistes d’une société primitive et archaïque mise en danger par des codes nouveaux qu’il ne maîtrise pas. De l’autre côté de la barrière, du côté des flics et des bien-pensants, campe un Gamba arrogant et opportuniste à souhait, responsable bien malgré lui d’une tragédie à l’antique dont les enjeux, lui aussi, le dépassent complètement. Prestations honorables mais sans éclat de Catherine Hunold et d’Éric-Martin Bonnet.

La mise en scène d’ concentre au maximum cette action de moins de trois-quarts d’heure, jouée pour ainsi dire en temps réel, autour du conflit sociétal qui se noue. La dimension tragique de ce drame classique soumis aux trois unités en ressort magnifiée, et la force d’expression de cet enchaînement de huit scènes, qu’aucun «grand air» ne vient interrompre, est encore renforcée par les scènes filmées, qu’il s’agisse des arrêts sur image fixant l’immobilisme de Mateo que des vilaines grimaces du facétieux garçonnet, victime autant de sa naïve innocence que des hasards du sort. Dans ce contexte de vendetta corse et de retour à une société primitiviste, les Douze chants de l’Île de Corse, testament musical d’, auront constitué le plus pertinent des préambules. Malheureusement, l’état actuel du chœur de femmes de l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole n’aura pas permis de rendre pleinement justice à cette exigeante partition, si rarement entendue.

Crédit photographique : (Fortunato) et (Mateo Falcone) © Philippe Gisselbrecht – Metz Métropole

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