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José Martinez : la tête et les jambes

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Le danseur étoile vient de faire ses adieux officiels à l’Opéra de Paris. Il s’apprête à prendre la direction de la Compagnie Nationale de Danse de Madrid. ResMusica fait le point sur sa carrière.

Opéra Garnier, 15 juillet 2011. se produit pour son dernier spectacle. Il a 42 ans, l’âge de la retraite officielle pour les danseurs de l’Opéra National de Paris. Pour cette ultime soirée, s’est auto-distribué dans son propre ballet, Les Enfants du Paradis. A l’issue de la représentation, une cérémonie a lieu pour rendre un hommage appuyé à l’étoile ibérique. On fête le grand danseur, mais aussi le chorégraphe inspiré. En présence de la Ministre de la Culture espagnole, le danseur étoile a reçu les insignes de Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres. L’Etoile n’est pas repartie les mains vides : la troupe lui a offert un fauteuil du Théâtre Garnier (qui bientôt recevra une plaque à son nom !) ainsi que son costume de scène dans le ballet Le Tricorne. insiste sur la personnalité attachante de celui qui est  « à la fois rêveur et puissant, pudique et mystérieux, ombre et lumière et rire et émotion. » Puis c’est au tour de de prendre la parole. C’est d’abord un conseil qu’il donne à ses collègues : « Une carrière de danseur est courte, il faut profiter de tous les moments qu’on a sur scène. Terpsichore vous le rendra », avant d’ajouter : « Je remercie tous ceux qui m’ont soutenu et m’ont aidé tout au long de ma carrière. Je remercie également ceux qui ont rendu mon parcours difficile. Ces embûches m’ont permis de me dépasser. »

Le parcours de José Martinez commence à Carthagène, le 29 avril 1969. Sa vocation débute sur un malentendu : « Ma petite sœur prenait des cours de danse. J’ai eu la permission de l’accompagner à son école le jour où était donnée une fête  pour marquer la fin de l’année. Je me suis éclaté. J’ai cru que la danse c’était cela, et j’ai demandé à mes parents de m’y inscrire. Voilà comment je me suis retrouvé à la barre en tee-shirt blanc avec une espèce de collant et des chaussons espagnols en cuir, durs comme du bois, qui me faisaient un mal de chien. J’étais parti pour faire la fête et j’ai souffert le martyre. Mon premier cours a été une véritable déception. Je m’attendais à danser tout de suite et j’ai vécu une torture. » L’enfant se prend cependant rapidement au jeu et suit trois cours de danse par semaine. Il intègre le Centre de à Cannes. Il faut du courage et de la foi pour abandonner son pays et sa famille pour venir danser en France. L’adolescent rafle tous les Prix et rêve d’entrer à l’American Ballet. Mais Violette Verdy lui conseille d’intégrer l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Le Premier prix de Lausanne lui ouvre les portes de cette dernière. Nous sommes alors en 1987. Claude Bessy se souvient : « José Martinez, qui nous est arrivé « tout fait » de Cannes, m’a intéressée par son évolution artistique. Mince et léger, deux qualités innées, il a développé sa solidité et son tonus musculaires, pris de « l’épaisseur » dans ses interprétations. » L’année suivante, il est engagé dans le Corps de ballet. Il grimpe rapidement les échelons : il est promu Sujet en 1990 et Premier danseur en 1993. Le 31 mai 1997, à l’issue d’une représentation de La Sylphide, il est nommé Etoile. Il a interprété depuis les plus grands ballets du répertoire classique : « Lorsque je suis arrivé à l’Opéra, je pensais que je quitterais la troupe lorsque je n’aurais plus assez de nourriture artistique. Ce moment n’est jamais arrivé. » Il évoque, avec son humour si particulier, certains de ses rôles. « La Belle au Bois Dormant n’est pas mon ballet préféré. Mais bien que je le trouve excessivement rigide et formel, j’aime beaucoup danser le rôle du Prince Désiré, car il contient un moment vraiment magique, la variation lente du second acte. C’est un passage « unique » dans tout le grand répertoire académique. Cette variation est dansée sur un solo de violon. S’il y a une véritable complicité entre le danseur et le musicien, l’écriture chorégraphique devient alors secondaire face à la respiration musicale, le violoniste va déterminer la durée des équilibres ou des pirouettes que le danseur exécute. » Il évoque aussi le rôle du Prince Siegfried dans le Lac des cygnes : « J’avais dès le départ choisi un jeu très moderne, très naturel, j’essayais de rester assez proche de ce que pourrait être un Prince d’aujourd’hui, un Prince qui s’ennuyait. J’ai constaté beaucoup de mauvaises réactions, on a pensé ici que j’avais le trac, là que je faisais la tête, une fois même, on m’a demandé si j’étais mécontent parce que j’avais été prévenu d’un remplacement trop tard ! Plus tard, j’ai construit un Prince très différent, au tempérament romantique, mais beaucoup plus stylisé. Il est peut-être physiquement à la cour, mais son esprit est entièrement ailleurs, il est perdu dans ses rêves. Il est obligé de faire des mondanités alors qu’il n’en a  aucune envie. Dans un sens, c’est aussi une interprétation très vraie, car elle correspond à une réalité : je n’ai jamais pris de plaisir dans un excès de mondanités ! »

José Martinez s’est également distingué dans des œuvres plus contemporaines de Maurice Béjart, , Jean-Claude Gallotta, Blanca Li ou encore Mats Ek. « La Giselle de Mats Ek se détache de plusieurs façons de tous les autres ballets que j’ai dansés. Ce ballet m’a permis de montrer ma vraie personnalité en scène pour la première fois ; je n’ai pas eu besoin de jouer. Mats Ek ne veut pas qu’on joue un personnage, il veut des réactions personnelles et authentiques. »

Très vite, l’Etoile veut s’essayer à la chorégraphie : « Le déclic a commencé lorsque, en étant « au service » d’autres chorégraphes, j’ai réalisé qu’en tant qu’interprète, j’avais mon propre avis sur ce que je dansais. Comment exprimer mes envies autrement qu’en créant mes chorégraphies ? Je me suis ainsi retrouvé à mon tour à diriger des danseurs, tout en étant à l’écoute de ce qu’ils pouvaient proposer : l’échange permet d’enrichir et d’aller plus loin dans le processus de création ». Il signe ainsi plusieurs créations : Mi Favorita en 2002, Delibes Suite en 2003, Scaramouche en 2005 (créé pour les
enfants de l’Ecole de Danse), Soli-Ter en 2006, El Color de la Ausencia en 2007, Scarlatti Pas de Deux en 2009, Marco Polo The Last Mission (donnée au Grand Théâtre de Shanghai) en 2010 et Les Enfants du Paradis, œuvre créée en 2008 et reprise dernièrement au Palais Garnier. Les Enfants du Paradis transpose sur scène l’une des plus grandes œuvres du répertoire cinématographique : « Le film m’a inspiré beaucoup de choses. J’ai trouvé des idées chorégraphiques dans les scènes de foule. Je me suis aussi emparé du rythme des dialogues pour certaines variations, une sorte de clin d’œil invisible au film. Mais mon idée principale a été de traduire l’émotion du récit par la danse, de raconter par le mouvement ce qui se passe entre les personnages. Il ne s’agit pas pour moi d’illustrer des anecdotes, mais d’être véritablement dans un dialogue des corps. Pour cela, j’ai essayé d’aller vers chaque personnage d’une manière différente, de créer un vocabulaire personnel pour chacun, puis de travailler sur leurs complémentarités. Il était important que chaque danseur ait sa propre partition à jouer et qu’il sache bien qui était son personnage. »

Le 1er septembre 2011, José Martinez prendra la Direction de la Compagnie Nationale de Danse à Madrid. Il déborde de projets : « L’objectif est de donner à cette compagnie de 44 danseurs la dimension qu’ont les grandes compagnies d’aujourd’hui. Je vais donner des cours pour aider les danseurs à aborder la danse classique et leur profil devrait changer progressivement pour élargir
l’éventail des possibilités de la compagnie. Il faut d’abord que les danseurs acquièrent le niveau technique et créer une homogénéité dans le corps de ballet avant de programmer un grand ballet classique : le tout n’est pas de le danser, mais de le danser bien. Ce qui commence n’est pas une rupture mais une continuation de ce qui précède, le travail de Nacho Duato ayant conduit l’entreprise à un point d’excellence qui doit être maintenu. Je suis entré à l’Opéra par hasard et j’ai dansé pendant vingt ans en vivant des aventures extraordinaires. Je vais maintenant pouvoir transmettre cette expérience auprès d’une autre compagnie et développer, je l’espère, la danse en Espagne. »

Celui qui n’a jamais aimé interpréter les rôles de Prince reviendra danser L’Appartement de Mats Ek et Onéguine de sur la scène de l’Opéra à la saison prochaine. « J’ai l’impression d’avoir dépassé mes rêves », conclut-il joliment.

Bibliographie :

Naissance d’un ballet, propos recueillis par Laure Guilbert, septembre 2008, programme du spectacle Les Enfants du Paradis, Opéra National de Paris, 2011.

L’Etoile ibérique, propos recueillis par Inès Piovesan, Revue En scène ! Mai-Juillet 2011, n°8.

Claude Bessy, La Danse pour Passion, JC Lattès, 2004

Site officiel de José Martinez : http://www.josecarlosmartinez.com/

Lire également notre critique du ballet Les Enfants du Paradis

Crédits photographiques : Photo n°1 © Anne Deniau/Opéra national de Paris; Photo n°2 © Julien Benhamou/Opéra national de Paris; Photo n°3 © Jacques Moatti/Opéra national de Paris

 

 

 

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