Messiaen au pays de la Meije, un festival haut en couleurs

De la musique, des sons et des couleurs: la thématique de la 14ème édition du Festival Messiaen au pays de la Meije nous mettait au cœur de l’univers du compositeur synesthète chez qui la musique – les complexes d’accords plus précisément – suscitait des visions colorées dont il nourrira sa poétique. La correspondance entre son et couleur engageait également une autre filiation féconde, celle de Messiaen/, l’un des plus brillants étudiants de la classe du Maître qui était cette année l’invité d’honneur.

Une journée d’étude invitait conférenciers et musicologues pour  tenter d’éclairer ces phénomènes de correspondances mystérieuses entre les sons et les couleurs ; lui-même nous faisait pénétrer dans les arcanes de la musique spectrale en expliquant, plus techniquement cette fois, l’engendrement des sons complexes ou couleurs sonores et leur fonction dans sa syntaxe musicale. Autant de pistes d’écoute pour un public assidu et présent sur tous les fronts.

En compagnie de Benoît de Barsony, cor solo de l’Orchestre de Paris, le Trio Elégiaque interprétait Vues aériennes (1988), une pièce emblématique de Murail dans laquelle, comme Monet dans la série des Cathédrale(s) de Rouen, le compositeur crée des anamorphoses de couleurs. Abordant sans chef une partition dont l’écriture recèle plus d’une subtilité, les interprètes parvenaient à transmettre cette fugacité du temps et de la matière, le jeu spatialisé du cor participant de la magie des timbres légèrement réverbérés par l’acoustique des lieux. Si La Création du Monde dans sa version pour piano et quatuor à cordes ne rendait guère justice au chef d’œuvre de Milhaud, le Trio de Ravel, malgré des tempi contestables, sonnait avec esprit et délicatesse sous les doigts de et les archets de Laurent Le Flécher et Virginie Constant.

La deuxième soirée invitait Les Temps Modernes, un ensemble lyonnais défendant la musique d’aujourd’hui depuis bientôt 20 ans ; à sa tête, – dont on connait la double casquette de harpiste et de chef – dirigeait un programme dense autant que cohérent qui incluait une création mondiale. Deux pièces de Tristan Murail, conçues pour la même formation dite « Pierrot Lunaire » (flûte, clarinette, violon, violoncelle et piano) nous immergeaient dans un temps très lent mais toujours en devenir, où la matière sonore vivante et vibrante fait valoir le dégradé subtil de ses couleurs. Treize couleurs du soleil couchant (1978) joue sur la mutation progressive des complexes sonores comme une méditation en mouvement communiquant la sensation du fragile et de l’éphémère. La barque mystique – dont le titre est emprunté à la toile éponyme d’Odilon Redon – est tout aussi captivante et mystérieuse sous la conduite très sûre de et la fluidité du « piano-résonance » de . Après Hysos pour flûte et percussions de – hommage au premier « explorateur du son » – Les Temps Modernes donnaient L’Harmonie des Sphères d’, une pièce saisissante par la trajectoire qu’elle décrit dans l’espace selon un processus de déploiement d’une matière sonore quasi minérale. La facture experte jouant sur l’alchimie des timbres et les fluctuations du temps maintient l’écoute captive jusqu’aux mouvements vibrillonnants des dernières mesures où l’auditeur doit se sentir « happé comme dans un trou noir ». Il était aussi question de temps, appréhendé selon ses diverses qualités, dans la création de En mouvement. Ludique, inventive et d’une énergie galvanisante que font circuler les six interprètes très investis, la musique du compositeur nous invitait à un voyage en tapis volant variant sa vitesse de croisière et perturbé par quelques « trous d’air » mêlant à l’humour l’effet du saisissement.

La troisième soirée offrait un programme un rien longuet, davantage pensé en fonction des interprètes que pour la filiation des œuvres elles-mêmes ; ballotté d’une esthétique à l’autre (Messiaen, Takemitsu, Canat de Chizy, Jolivet, Hersant, Murail), le public accusait une certaine fatigue pour apprécier en toute fin de parcours la merveilleuse Sonate n°2 pour flûte, alto et harpe de Debussy dont , et communiquaient le charme et la lumière inaltérables. Vedette de la soirée, mettait à l’œuvre son jeu sensible (Le Merle noir de Messiaen), la souplesse et la conduite de la phrase musicale (Incantation de Jolivet), la couleur et la profondeur du chant (Cinq miniatures de ). En partenaire favorite et musicienne lumineuse, s’affirmait par la plénitude du son (Chant de Linos de Jolivet), la liberté de son geste et la précision d’un toucher très naturel (Champs de blés et de corbeaux de ). , quant à lui, donnait en solo C’est un jardin secret (1978) de Tristan Murail, une courte pièce de circonstance aux couleurs pastel où le compositeur explore avec finesse et circonspection les potentialités sonores de l’alto dans un dégradé de tons très personnel.

Rendez-vous en 2012, 20ème anniversaire du décès d’.

 

Crédit photographique : La Grave © Patrick Lafont ; Tristan Murail © Elisabeth Schneider ; Wilhelhm Latchoumia © DR ; Juliette Hurel © Benjamin de Diesbach

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