Lyon, l’art du Nez

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon, Opéra. 11-X-2011. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) Le Nez. Opéra en trois actes et dix tableaux sur des livrets de Evgueni Zamiatine, Georgi Jun’in, Alexander Prejs et Dmitri Chostakovitch tirés de la nouvelle éponyme de Nikolaï Gogol. Mise en scène, décors et vidéo : William Kentridge ; scénographie : Sabine Theunissen ; costumes : Greta Goiris ; lumières : Urs Schönenbaum. Avec : Vladimir Samsonov, Kovaliov ; Alexandre Kravets, le Nez / Yarijkine ; Andrey Popov, le sergent de quartier ; Vladimir Ognovenko, Ivan Yakovlévitch / Khozrev-Mirza ; Claudia Waite, Prasskovia Ossipovna / la Marchande de bretzels / une Dame respectable ; Vasily Efimov, Ivan / le Premier fils / Un Premier nouveau venu ; Yuri Kissin, le Fonctionnaire du journal / le Second fils / un opportuniste / Quelqu’un ; Gennady Bezzubenkov, le Docteur / Domestique 8 / Un Père / le Second nouveau venu ; Margarita Negrasova, Pélaguéia Grigorievna Podtotchina ; Tehmine Yeghiazaryan, sa Fille / une Mère ; Philip Horst, Domestique 3 / Policier 4 / Monsieur 4 / le Second fils de la Dame respectable / une Première connaissance de Kovaliov ; Sion Goronwy, un voiturier / Domestique 2 / Policier 1 / Monsieur 5 / le Premier fils de la Dame respectable ; Ruslan Rosyev, un factionnaire / Domestique 1 / Policier 10 / Monsieur 6 / Etudiant 3 ; Nika Guliashvili, un Laquais / Domestique 4 / Policier 3 / le Second dandy ; Felix Flores, Domestique 6 / Ivan Ivanovitch / Etudiant 8 ; Constantin Brzhinsky, le Valet d’une comtesse / Policier 6 / un Cocher / Etudiant 4 / la Troisième connaissance de Kovaliov ; Oleksiy Palchykov, Policier 2 / Monsieur 2 / le Premier dandy ; Dmitri Iogman, Policier 7 / Monsieur 3 / Etudiant 2 ; Maxim Sazhin, l’huissier du Commissariat / Policier 5 / Monsieur 1 / Etudiant 1 ; Vasily Gafner, Policier 8 / Monsieur 7 / Etudiant 5 / la Deuxième connaissance de Kovaliov ; Stuart Patterson, Policier 9 / le Petit vieux / Etudiant 6 ; Alexandra Guérinot, une vieille noble ; Paolo Stupenengo, Domestique 5 ; Jean-François Gay, Domestique 7 ; Marie-Eve Gouin, soprano solo. Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Lyon (chef de chœur : Alan Woodbridge), direction musicale : Kazushi Ono.

Après le Metropolitan Opera de New-York et le Festival d’Aix-en-Provence, Le Nez, premier opéra de , fait halte à l’Opéra de Lyon. Plus qu’une halte, c’est un véritable triomphe qui a couronné la représentation lyonnaise. Déjà ovationnée à Aix-en-Provence, la reprise lyonnaise confirme l’intéressante approche de sur cet opéra de l’absurdité. En effet, quoi de plus absurde que de perdre son nez, de le chercher dans les dédales de l’administration, dans les affres de l’incompétence des services publics, alors que cette caricature ne devrait symboliser que le fait d’avoir le nez au milieu de la figure.

Dans sa mise en scène, favorise un dispositif scénique mouvant lui permettant de traiter les dix scènes qui composent cet opéra pratiquement sans interruptions aucunes entre elles. Le rideau de scène, fait de coupures de journaux disparates collés sert lui-même de décor. A mi-hauteur, un pan du rideau pivote soudain laissant apparaître l’échoppe du barbier Yvan Yakovlevitch (magnifique basse de ) qui se fait insulter parce que ses mains puent selon Kovaliov, son client (excellent baryton ). D’emblée, l’humour de la scène conquiert la salle. Un humour qu’on retrouve quelques instants plus tard, quand la femme de Yakovlevitch (pétulante et désopilante soprano ) fustige son mari en l’accusant d’avoir coupé le nez de Kovaliov, un nez que le barbier a trouvé dans la miche de pain qu’il s’offrait pour son déjeuner. Le ton est donné.

Finalement, le rideau s’ouvre pour donner espace à l’opéra. Une grande étendue scénique traversée d’une passerelle à mi-hauteur servant aux déambulations du nez, tantôt sorti de l’animation de papiers coupés projetés sur le fond du décor, tantôt sous forme d’un gros nez de papier mâché. Yvan Yakovlevitch tente de se débarrasser de l’encombrant appendice nasal, alors que de son côté Kovaliov va remuer ciel et terre pour le retrouver. Rien pourtant dans l’aspect de ce personnage ne laisse voir qu’il a perdu son nez. Seul lui en est persuadé. Dans sa tentative de se séparer du nez, Yakovlevitch va rencontrer les premiers obstacles administratifs à son entreprise avec la rencontre du sergent de quartier (incroyable ténor altino aux aigus impressionnants et claironnants d’Andrey Popov) qui lui intime l’ordre de ramasser le paquet qu’il tentait de laisser sur le bord de la route.

Près de deux heures de spectacle où l’absurde côtoie le burlesque. Sur scène, on s’agite, on saute, on court, un va-et-vient continuel agrémenté de projection vidéo, de textes en cyrillique surchargés de l’annonce des tableaux à suivre. Un délire d’images stylisées, de dessins s’animant, de croix rouges ou noires s’entassant pour faire apparaître soudain une caricature de Staline ou de Chostakovitch, un partisan brandissant un drapeau rouge se désintégrant alors que l’ombre traverse la scène, jusqu’à un cheval entraînant le décor hors de la scène. On y voit encore des articles de journaux où, brusquement la photographie du compositeur s’anime dans un exercice muet du piano. Spectacle épuisant quoique captivant. On en prend plein la vue. La fatigue visuelle, l’agression des images pousse parfois le spectateur vers l’envie de quitter cette capture de son regard. Mais bien vite, il est repris par la fascination des effets visuels. Des effets qui dans leur répétition intiment à moments une lassitude. Comme si l’œuvre avait des longueurs.

Pourtant, rien de tel avec la musique et le chant. Au contraire, l’acidité grinçante de cette musique, la diversité des timbres, les couleurs orchestrales magnifiées par la direction d’orchestre de Kasushi Ono opère la fascination d’une œuvre originale quand bien même inspirée de ce que Alban Berg avait proposé avec Woyzeck.

Conscient de la difficulté de mettre en place une œuvre aussi complexe (70 acteurs et chanteurs se partagent la scène), il nous semble que les mises en scène du duo et à l’Opéra de Lausanne en novembre 2001, comme celle du Russe Boris Prokovsky à Turin en octobre 2006 restaient plus descriptives de l’action du livret que celle de William Kentridge, plus psychédélique.

Crédit photographique : (Kovaliov) ; (),   (Prasskovia Ossipovna) © Stofleth

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