Concerts, La Scène, Musique symphonique

La filiation Debussy / Boulez

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Paris, Cité de la Musique. 27-I-2012. Claude Debussy (1862-1918) : Première Rhapsodie pour clarinette et orchestre ; La Mer, trois esquisses symphoniques. Pierre Boulez (né en 1925) : Dialogue de l’ombre double pour clarinette et électronique ; Notations I,VII,IV, III, II pour orchestre. Jérôme Comte, Alain Damiens, clarinettes ; Orchestre du Conservatoire de Paris ; Ensemble Intercontemporain, direction Jean Deroyer

Amorçant les célébrations du 150ème anniversaire de la naissance de Debussy, La Cité de la Musique propose un cycle de six concerts sur lesquels va souffler « l’esprit Debussy » ; l’hommage au poète de la modernité qui confère « une respiration nouvelle à l’art musical », selon , donnera lieu à un forum à l’Amphithéâtre du Musée et à un colloque de quatre jours en partenariat avec l’Opéra Comique et le Musée d’Orsay.

Cette première soirée sous l’égide de l’EIC réunissait assez logiquement Debussy et dans des œuvres à gros effectif puisque c’est l’, coaché en amont par les solistes de l’Intercontemporain, qui était convié ce soir dans la Salle des concerts sous la conduite de . Au programme, la trop rare Première Rhapsodie pour clarinette de Debussy, ainsi nommée même s’il n’y en eu jamais une seconde. Debussy l’écrit avec accompagnement de piano en 1910, à la demande de Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire, pour le concours de fin d’année. La création de la version pour orchestre est posthume, en 1919. L’œuvre très courte mais d’une richesse proliférante fait défiler ses motifs sur une toile orchestrale somptueuse et solaire qui rappelle les pages de Pelléas et des Images. La clarinette espiègle et ondoyante de lui confère sa trajectoire capricieuse et son timbre idéal même si la direction un rien tendue de tend à en contraindre le libre épanouissement.

Même pour les orchestres professionnels, La Mer, chef d’œuvre accompli de la pleine maturité de Debussy (1905), reste un défi, tant l’alchimie sonore de ces trois « esquisses » marines relève d’une science secrètement élaborée. Un renfort plus nombreux des solistes de l’EIC au sein de l’Orchestre des étudiants eut été souhaitable dans une telle entreprise pour servir au mieux l’imaginaire sonore de Debussy. Pour autant, Jeux de vagues se pare d’un éclat vif et d’une mobilité kaléidoscopique finement rendue par l’ensemble des pupitres. Empreints d’un lyrisme venu des profondeurs, les deux volets extrêmes réclament tout à la fois du sensualisme dans la courbe mélodique et une respiration large et sereine dans les grands déploiements sonores que le geste nerveux et abrupt du chef peine à obtenir, là où l’équilibre des forces et la justesse sont souvent menacés.

La seconde partie, essentiellement boulézienne (mais sans la présence du Maître dans la salle) mettait en espace Dialogue de l’ombre double qui, selon la configuration des lieux et le parcours prévu pour le soliste, propose à chaque exécution un angle d’écoute différent. Rappelons que dans cette pièce pour clarinette et électronique, le soliste dit « clarinette première » dialogue avec son ombre, la « clarinette double », pré-enregistrée et diffusée par six haut-parleurs situés, comme dans Répons, à la périphérie de la salle. Ce soir, Alain Damien, créateur de l’œuvre – dont la prestation virtuose n’a d’égale que sa maîtrise souveraine  – effectuait sa trajectoire rituelle en six points du premier étage de la Salle des concerts tandis que, dans le noir et en alternance, la partie électronique effectue sa « chorégraphie spatiale » – effets de tournoiements, d’avant et d’arrière plan, d’illusion acoustique – dans un espace virtuel que les ressorts d’une technologie toujours plus performante rendent de plus en plus bluffant.

L’Orchestre du Conservatoire et les leaders de l’EIC que Jean Deroyer reprenait de main ferme, terminaient avec les cinq Notations orchestrées à ce jour par Boulez parmi les douze pièces pour piano écrites en 1945 : un projet d’extension débuté en 1978 (orchestration des quatre premières) puis repris en 1998 (orchestration de la septième) et laissé à ce jour dans un inachèvement non définitif. Jean Deroyer, plus à l’aise avec la manière cursive du Maître, choisit la succession proposée par Boulez (I – VII – IV – III – II) qui confronte, dans une perspective saisissante, les temps très courts et éruptifs de I, IV, II et l’étirement temporel de VII et III: deux pages d’une grande émotion où les textures riches et toujours mouvantes de l’orchestre jouent sur la dilatation et le ressort temporels avec une stylisation très singulière. Explosive et d’une complexité rythmique jubilatoire pour le pupitre de percussions, la deuxième Notation, mobilisant toutes les énergies, est sans doute la page la plus dionysiaque jamais écrite par son auteur et méritait ce soir son bis rituel !

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Paris, Cité de la Musique. 27-I-2012. Claude Debussy (1862-1918) : Première Rhapsodie pour clarinette et orchestre ; La Mer, trois esquisses symphoniques. Pierre Boulez (né en 1925) : Dialogue de l’ombre double pour clarinette et électronique ; Notations I,VII,IV, III, II pour orchestre. Jérôme Comte, Alain Damiens, clarinettes ; Orchestre du Conservatoire de Paris ; Ensemble Intercontemporain, direction Jean Deroyer

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