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À Turin, Valery Gergiev dirige l’Ange de feu

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. 11-II-2012. Teatro Regio. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Ange de Feu, opéra en cinq actes et sept tableaux d’après le roman éponyme de Valéry Brjusov. Mise en scène : David Freeman. Décors et costumes : David Roger. Lumièrfes : Steve Wgitson & Vladimir Lukacevitch. Avec Evgeny Ulanov, Ruprecht ; Larisa Gogolevskya, Renata ; Vasily Gorskov, Agrippa di Nettensheim ; Evgueny Akimov, Mefistofele ; Grigory Karasev, Mathias Wissman, Un serviteur, Le troisième client ; Jury Alekseev, Jakob Glock, Le deuxième client ; Aleksander Morosov, Docteur Faust ; Alexey Tanovitsky, L’Inquisiteur ; Olga Savova, La cartomancienne, La mère supérieure ; Svetlana Volkova, La patrone du restaurant ; Vaceslav Luchanin, L’hôte ; Vladimir Zipopistchev, Un médecin ; Vasily Gorskov, Le premier client ; Tatiana Kravkova, La première novice ; Margarita Alaverdjan, La deuxième novice ; Nadejda Vasileva, Liudmila Kannunikova, Elena Karpesch, Aleksandra Kovaleva, Ekaterina Varfolomeeva & Svetlana Kiseleva, Les nonnes ; Valentin Krejsman, Le Comte Heinrich. Chœur et Orchestre du Teatro Regio de Turin (Chef du chœur : Claudio Fenoglio). Direction musicale : Valery Gergiev

Le maître et son élève. , invité de luxe de son probablement plus talentueux élève, Gianandrea Noseda. D’ailleurs, il est là. Dans la salle. Pour entendre ce que le chef russe raconte dans cet opéra de . Parce qu’en dépit d’une mise en scène efficace et imagée, c’est de la fosse que jaillissent les images de cette démoniaque aventure.

A la tête d’un brillant , trace la voie. La voie qui, avec des personnalités musicales telles que la sienne, enseigne qu’un chef d’orchestre peut raconter parfois mieux qu’une mise en scène. Est-ce une école de sens musical que Gergiev prône ? On pourrait le croire lorsqu’on se souvient du Fidelio de décembre dernier que dirigeait Gianandrea Noseda à Turin. Une démarche musicale issue directement de l’esprit que Valéry Gergiev martèle de concert en concert. La musique est le langage. Le chef russe a fait siens les mots d’Antonio Salieri : « Prima la musica, poi le parole ! »

Et la musique complexe et heurtée de « L’Ange de Feu » offre une tribune parfaite pour cimenter son propos et sa conviction. Entendre les couleurs orchestrales que le chef russe arrache des pupitres pour donner corps à la tortueuse aventure psychologique de ces possédés. Une musique noire, ombrageuse, torturée, qui laisse peu de place au lyrisme. Une partition terrible pour les voix poussées aux limites de leurs capacités. En particulier pour la soprano. Sans jamais quitter la scène pendant les deux heures de cet opéra, ce n’est que pendant une petite vingtaine de minutes que la soprano ne chante pas. C’est dire de la santé vocale et physique que ce rôle demande.

C’est pourquoi, pour les quatre représentations turinoises de cet opéra, ce ne sont pas moins de trois différentes sopranos qui tiennent le rôle de Renata, la jeune femme dévorée d’hallucinations mystiques. Un rôle vocalement écrasant, partagé entre le cri horrifié et la stridence mesurée. Sur la scène, la folie grandissante de cette âme cernée de démons habite la voix et le théâtre d’une (Renata) à la voix puissante quand bien même elle manque un peu de beauté de timbre. Poussée dans ses derniers retranchements vocaux par l’irrésistible pulsion orchestrale de la fosse, la soprano russe se dépense sans compter. Si l’actrice n’est pas particulièrement convaincante, la performance vocale est remarquable.

A ses côtés, le baryton (Ruprecht) affiche un certain charisme qui lui permet d’incarner avec élégance son amour désespéré, comme son impossibilité de sauver Renata des démons qui l’assaillissent et qui s’insinuent peu à peu dans tout l’entourage de la jeune femme. La voix bien placée, noble, malgré quelques légères hésitations dans les aigus, il apporte du velours dans le monde rugueux de cet opéra.

Hors ces deux principaux rôles, les autres protagonistes occupent la scène qu’épisodiquement. Cela n’empêche pas la qualité de la distribution. A commencer par les voix remarquées des ténors (Mefistofele), par ailleurs excellent acteur, et de (Agrippa di Nettensheim) tous deux admirables représentants de l’école russe du chant favorisant la clarté du timbre et la précision de la diction. A noter encore, l’impressionnante voix de basse d’ (L’Inquisiteur).

Le décor fait de panneaux légers peints percés de portes et de fenêtres, outre que de suggérer aisément les lieux de l’action, a l’avantage de la mobilité permettant aux différents tableaux de se jouer sans interruption. Autour d’un praticable carré, des barres servent de perchoirs à une cohorte des démons, personnages muets, vêtus de justaucorps blancs, tournant autour des protagonistes pour peu à peu les submerger de leurs présences. Jusqu’au tableau final, où s’emparant de la folie générale, dans une débauche orchestrale apocalyptique, ils arrachent les robes des nonnes pour les emmener dans une bacchanale orgiaque délirante.

En résumé, un spectacle à la mesure de l’exaltation débordante de Valery Gergiev qui exulte dans l’expression de ces musiques tortueuses dont il exhume les accents avec une fougue et un art incomparables. Comme on dit de certains acteurs qu’ils vous feraient vibrer même à la lecture du Bottin, Valery Gergiev vous ferait pleurer d’émotion en jouant une gamme de do.

Crédit photographique : © Ramella & Giannese Fondazione Teatro Regio di Torino

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