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Le comte Ory à Marseille

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Marseille. Opéra de Marseille. 22-III-2012. Gioachino Rossini (1792-1868), Le comte Ory, opéra en deux actes, sur livret de Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson. Frédéric Bélier-Garcia, mise en scène ; Jacques Gabel et Clair Strenberg, décors ; Catherine Leterrier, costumes ; Roberto Venturi, lumières. Avec : Marc Laho, Le comte Ory ; Annick Massis, Adèle de Formoutiers ; Stéphanie d’Oustrac, Isolier ; Marie-Ange Todorovitch, dame Ragonde ; Nicolas Courjal, Le gouverneur ; Jean-François Lapointe, Raimbaud ; Diane Axentii, Alice. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Marseille, Roberto Rizzi Brignoli, direction musicale

Produire le trop rare Comte Ory est autant une bonne idée qu’un gageure. Bonne idée tant cet ouvrage est drôle et élégant, à certains moments proche du burlesque. Et gageure, sorte de forteresse, il ne se livre pas d’emblée et offre de portes d’accès, souvent inconciliables.

Son socle historique et littéraire allie deux ères passées : la Renaissance que la Restauration célébrait comme le modèle d’une époque foisonnante et créatrice (les nombreux contes italiens et les fantasmagories de Rabelais) ; et le Moyen-Âge, alors récemment mis au jour, via les exploits de chevalerie et la supercherie que suscita le culte du prétendu barde Ossian mais aussi les romans historiques (Ivanhoë et Quentin Durward) de Walter Scott. Le vaudeville théâtral Le comte Ory et les nonnes de Farmoutier (1816) de Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson en est un des symptômes ; il servit de matrice à l’opéra Le comte Ory.

Rossini triomphe dans un exercice dont, comme jadis Bach et Handel, il était passé maître : le réemploi de matériaux déjà composés. Dans le premier acte, il extrait cinq passages de sa cantate Le viaggio a Reims. Et, dans le second, on parlera plutôt de réminiscences, presque d’ode aux musiques qui le fondèrent lorsqu’il était adolescent : l’art symphonique de Haydn et de Mozart, ainsi que tout l’opéra européen, principalement viennois. Y flottent des échos aux deux grands opéras « de Beaumarchais » : son propre Barbiere mais aussi Le nozze di Figaro (Isolier est Cherubino, quelques années plus tard). Ce qui frappe avant tout dans Le comte Ory, est que Rossini agit comme Rameau un demi-siècle auparavant, lorsqu’il composa Platée et, plus encore, son pénultième opéra, Les Paladins : le compositeur se résume lui-même et, sur cette pratique, jette un regard distancié, nourri d’auto-pastiche et d’auto-ironie. Le plus est troublant est que ce que Rameau fit, octogénaire, Rossini l’accomplit alors qu’il avait trente ans. Sorte de « dernier inventaire avant fermeture », ce geste récapitulatif et ô combien chargé de mélancolie ne serait-il pas le début de cet adieu à l’art lyrique que Rossini fit en 1829 après Guillaume Tell et dont le motif laisse encore perplexe ?

Ne serait-ce que pour tous ces motifs, produire Le comte Ory est une excellente initiative. Toutefois, ne dissimulons pas que, d’un point de vue dramaturgique, cet opéra consiste davantage en la juxtaposition de deux actes qu’en un continuum cohérent. Tel quel, le livret relève plutôt de deux contes de Boccaccio successifs (même si les personnages y sont les mêmes) que d’un tissu narratif unique. Pour le metteur-en-scène, le défi est grand. Se passant à l’extérieur, le premier acte doit offrir une intelligente compréhension de la Nature (renaissante ? romantique ?), tandis que le second, dans le monastère, relève de la comédie au temps de la Restauration. Pour le premier acte, a choisi le registre du pastiche : de commedia dell’arte (solistes et, même le chœur qui, de bonne grâce, se prête à ce délicat exercice), de peinture et de jardin renaissants. Et il traité le second comme une fine comédie, jusqu’à la confusion des identités et des sexes (on pense à l’atmosphère de la nouvelle La Sarrazine de Balzac que, dans son Sz, Roland Barthes sut si bien décrypter). Règnent alors un hymne à la plaisante vie terrestre et un appel à l’esprit libre, notamment de toute contrainte confessionnelle.

Le plateau vocal a été de belle tenue. Dans le rôle-titre qu’il chante depuis longtemps (dont le Glyndebourne Festival, le Mai musical florentin et l’Opéra-Comique), a fait valoir son expérience : un peu long à se mettre en route (il est vrai que, dès son entrée, Rossini exige le maximum de son interprète), il domine l’économie énergétique du rôle et y triomphe des passages les plus ardus ; il campe un Ory facétieux et bonhomme. Pour ses retrouvailles avec le rôle d’Adèle, exhale un bonheur rayonnant d’être sur scène ; sa maîtrise vocale (une très légère perte de netteté dans les passages de virtuosité vocale est immédiatement oubliée) et ses talents théâtraux emportent immédiatement l’adhésion. Dans son répertoire vocal, désormais universel, Stéphanie d’Oustrac est un Isolier tout aussi éclatant ; avec finesse, elle rend évident que son Isolier et Cherubino ne font qu’un. Le reste de la distribution s’est situé dans ce beau sillage.

Manifestement dans son jardin, Roberto Rizzi-Brignoli a conduit, avec entrain, le Chœur et Orchestre de l’Opéra de Marseille, à l’évidence heureux d’être de cette opportune production.

Crédits photographiques : photo 1 – (Le comte Ory), Stéphanie d’Oustrac (Isolier); photo 2 – (Le comte Ory), (Adèle), Stéphanie d’Oustrac (Isolier) : © Christian Dresse

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Marseille. Opéra de Marseille. 22-III-2012. Gioachino Rossini (1792-1868), Le comte Ory, opéra en deux actes, sur livret de Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson. Frédéric Bélier-Garcia, mise en scène ; Jacques Gabel et Clair Strenberg, décors ; Catherine Leterrier, costumes ; Roberto Venturi, lumières. Avec : Marc Laho, Le comte Ory ; Annick Massis, Adèle de Formoutiers ; Stéphanie d’Oustrac, Isolier ; Marie-Ange Todorovitch, dame Ragonde ; Nicolas Courjal, Le gouverneur ; Jean-François Lapointe, Raimbaud ; Diane Axentii, Alice. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Marseille, Roberto Rizzi Brignoli, direction musicale

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