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Thomas Hampson et Vasily Petrenko : un concert, deux chefs

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Genève. Victoria Hall. 25-IV-2012. Gustav Mahler (1860-1911) : In ging mit Lust (orch. Berio), Ging Heut’ morgens über Feld, Blicke mir nicht in die Lieder, Erinnerung (orch. Berio), Um Mitternacht, Ich bin der Welt abhanden gekommen. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 7 en ut majeur op. 60 « Leningrad ». Thomas Hampson (baryton). Orchestre de la Suisse Romande. Direction : Vasily Petrenko

Un concert, deux chefs. Non, ce n’est pas qu’un chef ait fait grève à l’entracte, ou qu’il ait d’une manière ou d’une autre déserté son pupitre pour laisser la place à un autre, mais a offert une prestation peu commune. Il est de notoriété publique et populaire qu’un chef d’orchestre, principalement de par sa fonction, ne manque jamais de modestie. Pourtant, avec , on s’achemine (peut-être) vers une nouvelle génération de chefs d’orchestre. Nos lignes ont, à plusieurs reprises, vanté les mérites musicaux incontestables de ce jeune chef. Cependant, malgré l’extraordinaire carrière qu’il accomplit, malgré les succès qu’il remporte partout, sa modestie, son humilité face tant à la musique qu’aux solistes sont à relever.

A la tête d’un admirable, a montré deux facettes de son talent. Dans la première partie du concert consacré à des lieder de Mahler, il a mis l’orchestre entièrement au service du soliste, laissant derrière lui l’idée de briller ou de faire briller le seul orchestre. S’en est alors suivi un subtil accompagnement orchestral mettant en exergue les valeurs du son et celles du mot lancé par , à la fête devant cet orchestre immense, efficace et discret tout à la fois.

Avec , est chez lui. Au fil des ans, ces lieder sont devenus le domaine quasiment exclusif du baryton américain, et ses interprétations font figure de référence. Parce que sa prestation fut remarquable, votre serviteur n’a pas résisté à la prolonger avec l’écoute d’une partie des mêmes airs qu’il avait enregistrés sous la baguette de Leonard Bernstein voici plus de vingt ans. Si alors son chant était d’un très grand lyrisme et sa voix d’une douceur sublime, aujourd’hui l’extrême aigu est certes plus tendu mais, quelle splendeur, quelle maturité, quelle profondeur dans la lecture du texte mahlérien ! Quelle autorité dans le phrasé, dans l’articulation, quelle subtile magnificence dans l’expression du mot et de la musique qui le pare.

Captivant, forçant l’attention du public, Thomas Hampson réussit l’exploit de chanter tout son récital sans être interrompu par les applaudissements. Ainsi on emmagasine les émotions. Comme lorsqu’il ouvre avec tant de jeunesse au cœur un Ich ging mit Lust qui le rajeunit jusqu’à l’adolescence. Quand dans Um Mitternacht, il bouleverse dans la plainte évanescente de l’homme regardant sa vie lui échapper, il faut faire un véritable effort pour ne pas se laisser aller aux bravos. Une retenue qui se prolonge encore de longues secondes après la fin d’un fervent Ich bin der Welt abhanden gekommen. Alors, et alors seulement, le public a exprimé son émotion en réservant un triomphe au baryton. Un triomphe et des rappels qui, chose rare, convainc Thomas Hampson à reprendre en bis, le Ging Heut’ morgens über Feld.

Alors que cette première demi-heure aurait comblé le plus exigeant des auditeurs, la seconde partie de la soirée allait réserver une émotion encore plus intense avec la formidable interprétation de Vasily Petrenko de la Symphonie n°7 de . Dans cette œuvre magistrale, le chef russe laisse apparaître l’autre face de son art de la direction d’orchestre. Alors qu’en première partie, il tissait un tapis d’harmonies en s’effaçant pour Thomas Hampson, dans cette symphonie, il prend l’orchestre dans ses mains pour en façonner une interprétation qu’il pousse au paroxysme du délire sonore.

Admirablement planté, centré, devant la masse d’un au grand complet, Vasily Petrenko fascine par sa maturité, son autorité face à une œuvre envahissante. Ne lâchant jamais la pression qu’il exerce sur l’orchestre, il le pousse vers tous les excès sonores sans que jamais la musicalité ne soit absente du discours. D’un bras énergique, il marque le rythme lancinant, obsédant du premier mouvement, laissant à l’autre bras qu’il tord en le projetant vers son pupitre, l’expressivité de la musique torturée qu’il sollicite des pupitres.

Avec un premier mouvement mené tambours battants et trompettes jaillissantes, on se dit que jamais l’édifice musical de cette symphonie tiendra debout après cette fantastique démonstration sonore. C’est préjuger des capacités du chef russe à tenir l’orchestre dans la longueur de cette œuvre de plus d’une heure. Quand bien même les mouvements suivants reprennent les motifs du premier dans des développements qui frisent la lassitude de l’auditeur, Vasily Petrenko leur donne des couleurs tragiques toujours nouvelles. L’argument de cette symphonie lui parle particulièrement, puisqu’elle dépeint le terrible siège de Leningrad, sa ville natale, par les armées allemandes entre septembre 1941 et janvier 1944. Faisant chanter l’Orchestre de la Suisse Romande comme jamais, Vasily Petrenko, visiblement habité, termine son interprétation avec la même vigueur avec laquelle il l’avait attaquée.

Bien évidemment, c’est encore un triomphe d’applaudissements qui salue la formidable performance de ce jeune chef, magnifique musicien, splendide sculpteur de la musique.

Crédit photographique : Vasily Petrenko © Mark McNulty

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