Bo Holten et le secret de Frederick Delius

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Pour célébrer le cent-cinquantenaire de Frédérick Delius, Resmusica consacre un dossier complet à la vie et à l’œuvre de Frédérick Delius à travers plusieurs témoignages de ceux qui se sont engagés pour défendre sa musique. Pour accéder au dossier complet : Frédérick Delius : « la musique est un cri de l’âme »

 

Delius a eu la chance de trouver le champion de sa musique avec Sir Thomas Beecham, qui s’est fait le truculent champion de sa musique. Depuis, les chefs venus du Royaume-Uni et du Commonwealth se sont succédés au chevet de cette musique présentée comme nostalgique et impressionniste, contribuant à lui tisser un suaire en forme de pianissimo. Le chef bouscule cette pieuse dévotion et remet les fondamentaux de cette musique au cœur de son interprétation : les tripes et le sexe.

 

ResMusica : Vous venez de publier votre troisième disque , consacré aux œuvres d’inspiration anglaise après deux volumes sur les influences danoises et norvégiennes. Vous avez découvert Delius par ses affinités avec la Scandinavie ?
: Delius n’est pas très connu en Scandinavie, même s’il a mis en musique des poèmes de et a même composé l’opéra Fennimore and Gerda sur un de ses livres – Schoenberg avait utilisé des textes de Jacobsen pour ses Gurrelieder. J’ai découvert sa musique dans mon enfance par un 78 tours de mon père, qui contenait In a summer garden. Mon père était musicien de jazz et il appréciait cette musique, qui dans mon enfance me paraissait étrange. En 1969 en Angleterre je me suis acheté un 33 tours avec In a Summer Garden, On Hearing the First Cuckoo in Spring, Song of Summer, Hassan, dirigé par Barbirolli et je suis tombé amoureux de cette musique, c’est difficile d’expliquer pourquoi. J’en ai usé deux complètement, et j’en ai racheté encore un autre !

RM : Et quand vous dirigez cette musique, comment les musiciens réagissent-ils ?
BH: J’ai joué du Delius la première fois avec un orchestre de jeunes au Danemark, certains ont apprécié, d’autre non, c’est une musique qui divise les gens. Au Royaume-Uni, il y a parmi les musiciens d’orchestre une mauvaise volonté constante pour jouer sa musique, et je pense que vous en expliquez la raison dans votre critique. Nous venons de terminer l’enregistrement des deux derniers CDs, et je peux vous dire que tout c’est passé dans l’atmosphère la plus charmante et positive. En tout cas, les musiciens doués d’Aarhus adorent jouer cette musique, et sont arrivés à réellement apprécier ses qualités. Nous nous demandons tous comment ces œuvres merveilleuses ne sont pas jouées plus souvent.

RM : Ces trois disques sortent l’année du cent-cinquantenaire de sa naissance, après une pause de 8 ans, ce n’est pas une coïncidence ?
BH: Après le succès des deux premiers, qui ont été très bien reçus au Royaume-Uni avec pour chacun un « Editor’s choice » de Gramophone, Danacord et la Delius Trust (lire l’entretien de son Président Lionel Carley) ont été d’un grand soutien, la fondation a donné 45.000 £ à cette occasion pour réaliser les trois disques.

RM : Vous dirigez Delius, mais aussi vous orchestrez ses mélodies pour piano. Pourquoi ?
BH: Ses mélodies hurlent pour être orchestrées ! Delius a lui-même orchestré certaines de ses mélodies – ses Seven Danish songs sont magnifiquement orchestrés. Mon style d’orchestration est certainement comme si Delius les avaient orchestrées lui-même, je n’y mettrais pas mon propre style. Ce sont des mélodies qui ont été composées par Delius jeune alors que son style évoluait entre Grieg et Wagner, c’est en 1899 seulement qu’il trouvera son propre style.

RM : Etait-il difficile de retrouver son style propre ?
BH: Non, j’y suis si habitué, c’était un travail d’amour.

RM : Mélodies danoises, anglaises, françaises, Delius s’adapte-t-il aux couleurs musicales en fonction de la nationalité des auteurs ?
BH: Pour ses mélodies norvégiennes et danoises, vous pouvez voir qu’il savait parler la langue. Ses musiques américaines sont pleines de musique noire, Koanga est le premier opéra à traiter de l’antagonisme entre blancs et noirs, il a fait là quelque chose de très important.
Mais il a écrit des mélodies berlinoises qui sonnent profondément français. Il était un homme qui n’appartenait à aucun pays. Ses parents parlaient allemand, il était parti en Suède pour faire de l’élevage de moutons, puis en Floride dans une plantation d’oranges, il parlait allemand couramment, et finalement il s’établit en France.

RM : La musique de Delius est difficile à jouer, pour lui restituer son relief et son envoûtement, comment avez-vous réussi à pénétrer son secret ?
BH: Delius est régulièrement pris pour un romantique tardif, les chefs le jouent à la surface, et cela devient impressionniste. Alors que c’est une musique forte, sexuelle, il était lui-même complètement occupé par le sexe. J’en avais le pressentiment, et j’en ai eu confirmation plus tard dans une lettre de où il décrit l’importance du sexe dans la vie de Delius.

RM : Et cela se retrouve dans sa musique?
BH: Prenez In a Summer Garden, c’est un bon exemple. Cela commence à la surface, et puis ça descend dans des sentiments profonds. Les chefs sont effrayés de toucher cette musique, de l’attraper à pleines mains. C’est une musique faite avec les tripes, Delius avait une manière virile de regarder la femme, il faut la jouer comme ça. Et si vous ne comprenez pas les connections avec Wagner, vous ne lui rendez pas justice.

RM : Vos enregistrements mettent en relief une sensualité qu’on ne trouve pas ailleurs, on entend beaucoup mieux aussi l’influence de la musique noire.
BH: J’essaye de faire abstraction des indications des partitions, qui proviennent de Beecham et d’autres, elles ne sont pas bonnes pour sa musique. Delius acceptait trop de suggestions des chefs d’orchestres.

RM : En complément du disque, avez-vous des projets pour diriger cette musique en concert et à l’opéra ?
BH: Les opéras sont rarement montés, car il est assez difficile de remplir une salle. J’ai réussi à faire que des chanteurs interprètent ses mélodies, mais les orchestres sont complètement bloqués sur Beethoven, Mozart… On n’entend jamais Roussel, Honegger ou Florent Schmitt.

RM : Même en Scandinavie? Le répertoire des orchestres y est pourtant plus ouvert?
BH: Oui, ils n’y sont pas très aventureux, l’Italie est pire qu’en France, mais l’Angleterre c’est la même chose. On pourrait faire mieux. Par exemple j’ai fait une série de musique de Knudåge Riisager, un Prokofiev danois des années 1920 à 1940.

RM : Vous êtes vous-même compositeur, a-t-elle un lien avec la musique de Delius (voir notre portrait de Bo Holten compositeur) ?
BH: Ma propre musique n’est pas colorée par celle de de Delius, elle est très tonale et mélodique.

RM : Quelles sont vos œuvres favorites de Delius ?
BH: In a Summer Garden est une pièce essentielle, on pourrait citer les Songs of Summer, Songs of Farewell, la poésie étrange des Songs of Sunset. Il n’existe pas de bons enregistrements de cette œuvre, j’espère que nous lui avons rendu justice.

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