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Renaissance fervente de la messe de Jean Gilles à Toulouse

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Toulouse (31), cathédrale Saint-Etienne. 2 V 2012. Concert repris le 26 VIII 2012 à l’abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu. Jean Gilles (1668-1705) : Messe en Ré ; Te Deum. Anne Magouët, Cécile Dibon-Lafarge, dessus ; Vincent Lièvre-Picard, haute-contre ; Jean-François Novelli, taille ; Alain Buet, Cyrille Geautreau, Christophe Sam, basses. Chœur de chambre Les Éléments. Orchestre Baroque de Montauban Les Passions. Direction : Jean-Marc Andrieu

Pour conclure un triptyque entamé en 2008 à la gloire de , ce jeune maître de chapelle toulousain trop tôt disparu à l’âge de 37 ans, et son orchestre , soutenu par le chœur de chambre , a choisi sa Messe en ré, inédite et le Te Deum.

C’est une émotion certaine d’entendre résonner à nouveau la musique de cet éphémère maître de chapelle, dans la cathédrale pour laquelle il servit huit années, comme ce Te Deum de 1698 célébrant la paix de Ryswick, qui mettait fin à la guerre de la ligue d’Augsbourg, unissant l’Angleterre, l’Espagne, les Provinces-Unies et le Saint Empire Romain Germanique contre la France. Cet ouvrage très peu joué depuis sa création fut composé à Toulouse, mais l’unique exemplaire connu est conservé à la bibliothèque Méjanes à Aix-en-Provence.

On connaît la passion du chef montalbanais pour la recherche musicologique, écumant les bibliothèques à la recherche de partitions oubliées et néanmoins musicalement intéressantes. C’est bien évidemment le cas de , qui fut sans doute l’égal de Campra ou de Charpentier, mais dont la courte vie l’empêcha de se faire connaître à la cour. Sa musique n’en était pas moins connue et au-delà de ses propres obsèques, son Requiem résonna tout au long du XVIIIe siècle, accompagnant notamment les cérémonies funèbres de Louis XV et de Rameau. Toulouse ne peut que s’enorgueillir d’avoir eu un tel musicien à son service. D’ailleurs, entre les répétitions et le concert, cherchait dans la cathédrale toulousaine une dalle ou une inscription rappelant le passage du jeune maître de chapelle.

S’il apprécie entre toutes cette musique méridionale, Jean-Marc Andrieu reconnaît qu’il existait quelques versions discographiques anciennes de ses œuvres principales : « Nous avons approfondi ce répertoire en travaillant l’instrumentation, l’orchestration, le diapason et le tempo selon l’esprit du compositeur. Je tiens à une interprétation vivante de telle sorte que l’on puisse avoir l’impression que cela vient d’être écrit ». Il est d’autant plus touchant de réhabiliter cette musique que l’on ne possède que très peu de renseignements sur la vie de Jean Gilles, juste une thèse en Sorbonne de Michel Prada en 1986.

D’une solennité certaine, le Te Deum sans tambours, ni trompettes, s’éloigne des triomphales pompes lullystes avec une palette vocale et instrumentale diversifiée et riche de contrastes. Sobriété, douceur et prière sont de mise dès l’introduction de haute-contre ( toujours magistral) avec de superbes solos du ténor , suivis de duos de toute beauté entre les deux dessus masculins. Les sopranos ne sont pas en reste avec de saisissants dialogues entre au timbre si chaud et Cécile Dibon-Lafargue et un touchant solo pour le Miserere nostri domine. D’une noble majesté constante et d’une précision qui lui est consubstantielle, le chœur des Éléments se fait parfois dansant. Et l’on ne saurait passer sous silence la belle expressivité du solo de la basse dans le In te speravi final suivi par le chœur ponctué d’interventions solistes confiantes et jubilatoires.

Plus rare et précieuse, la Messe en ré, vraisemblablement composée à Aix-en-Provence par un jeune homme de 26 ans, n’a été jouée qu’une fois au cours du XXe siècle. La copie datant de 1726, vingt ans après la mort du compositeur, conservée à la Bibliothèque Nationale, démontre que la musique de Gilles était tenue en haute estime. Il s’agit d’un rare exemple de messe française « avec symphonie obligée » à la fin du XVIIe siècle. Louis XIV, qui régnait sans partage sur les arts, préférait les grands motets pour leur solennité et leur brièveté, tandis que l’ordinaire de la messe était chanté en plain chant.

Avec cette messe de jeunesse, magnifique d’expressivité et même de sensualité selon une écriture d’une grande finesse, nous sommes loin de l’austérité baroque française, qui prévalait à Versailles. Les tristes sires de Port Royal et de la Compagnie du Saint Sacrement ne devaient pas avoir grande audience dans le sud du royaume, tant cette écriture lumineuse est teintée d’italianité.

Restée inédite, l’unique copie aixoise comporte toutes les parties vocales, solistes et chorales, mais les parties instrumentales sont incomplètes. Seules étaient notées les parties dessus et basses et Jean-Marc Andrieu a patiemment restitué les parties intermédiaires de hautes-contre et tailles de violon, ainsi que l’harmonie et la conduite des voix.

Portée par une foi inébranlable et confiante, cette messe est une divine surprise par son originalité, sa beauté, son rythme, sa liberté et l’on se demande pourquoi elle est restée si longtemps inconnue. On retrouve la « patte » de Gilles avec un chant à cinq voix, qui passe parfois pour une esquisse du Requiem. Les différentes sections du texte liturgique sortent des canons du genre pour être traitées de façon foisonnante avec un renouvellement constant du discours. On trouve quelques parentés avec son aîné Marc-Antoine Charpentier, mais aussi des prémonitions de Haydn dans l’immense tendresse du Dona nobis pacem, voire de Gabriel Fauré.

Par de complexes combinaisons vocales, des parties solistes harmonieuses, des traits de violon magnifiques, de riches échanges entre solistes et chœur, les moments de grâce sont nombreux dans une ferveur d’une esthétique élégiaque. On retiendra le Qui tollis intériorisé par le ténor, le Tu solus altissimus vif et joyeux entre le ténor et le chœur, le Crucifixus saisissant du haute-contre, le Passus est dramatique en trio ponctué par des appels de serpent ou le Resurexit guilleret et même dansant.

L’ensemble forme une belle cohésion sous la direction attentive et presque orante de Jean-Marc Andrieu. L’orchestre des Passions, opulent ce soir-là avec des lignes affirmées, est à son meilleur, bénéficiant d’un continuo somptueux et fort juste formé d’une viole de gambe, d’un théorbe, une contrebasse, un orgue positif et un serpent.
Gilles ne pouvait trouver meilleur avocat pour ressusciter une musique méridionale par trop oubliée par les paillettes de la cour.

Capté par les micros de France Musique, ce concert a été diffusé à l’antenne le 23 mai, puis repris avec un égal succès le 26 août au festival de La Chaise-Dieu. Le disque était enregistré dans les jours suivant ce premier concert à l’église Saint-Pierre-des-Chartreux à Toulouse et il doit paraître le 25 septembre chez Ligia.

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Toulouse (31), cathédrale Saint-Etienne. 2 V 2012. Concert repris le 26 VIII 2012 à l’abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu. Jean Gilles (1668-1705) : Messe en Ré ; Te Deum. Anne Magouët, Cécile Dibon-Lafarge, dessus ; Vincent Lièvre-Picard, haute-contre ; Jean-François Novelli, taille ; Alain Buet, Cyrille Geautreau, Christophe Sam, basses. Chœur de chambre Les Éléments. Orchestre Baroque de Montauban Les Passions. Direction : Jean-Marc Andrieu

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