Limbus-Limbo: l’apéro-bouffe de Stefano Gervasoni à Musica

La Scène, Opéra, Opéras

Festival Musica. Théâtre National de Strasbourg. 22-IX-2012. Stefano Gervasoni (né en 1962): Limbus-Limbo (CM), Apéro bouffe en sept scènes; livret de Patrick Hahn; mise en scène d’Ingrid von Wantoch Rekowski; scénographie, costumes de Laurence Bruley; lumières de Félix Lefebvre; électronique en temps réel, Carmine Emanuele Cella. Juliet Fraser, soprano, Tina,; Christopher Field, contra-ténor, Carl,; Gareth John, baryton, bruno. Corinne Frimas, Luc Schillinger, Charles Zevaco, comédiens; Percussions de Strasbourg: Jean-Paul Bernard, Claude Ferrier, Bernard Lesage, Keiko Nokamiura, François Pairer, Olaf Tschoppe; Olivier Darbellay, cor; Luigi Gaggero, cymbalum; Antonio Politano, Flûtes à bec et Paetzold. Direction artistique, Jean-Paul Bernard.

Le sous-titre d’Apéro-bouffe pour Limbus-Limbo, le spectacle musical de programmé par Musica au TNS ne pouvait que mettre en appétit; la collaboration de la metteure en scène , dont on connait les spectacles insolites et un rien décalés – A-Ronne de Berio est une référence du genre – excitait d’autant la curiosité; mais au terme des 80 minutes d’un opéra qui, certes, manquait d’un certain rodage, on pouvait encore se poser quelques questions essentielles: où sommes-nous et de quoi nous parle-t-on?

Reprenons-donc les choses à la source. Pour fêter les 50 ans des que son directeur artistique Jean-Paul Bernard souhaitait mettre en vedette au sein d’un ouvrage de grande envergure, la commande d’un opéra est passée à qui confie alors à le soin d’élaborer le livret (en 7 scènes et 2 interludes) sur la vie dans les Limbes, ces lieux de l’au-delà aux marges de l’enfer où séjournent éternellement les âmes mortes et que l’Eglise catholique romaine, sous l’égide de Benoit XVI, a supprimé des dogmes de la foi le 20 avril 2007.

Dans ce séjour d’une attente et d’un ennui infinis où les personnages répètent inlassablement les mêmes activités – reflet, nous dit Gervasoni, de la situation sans issue où évolue la société d’aujourd’hui – l’arrivée de la blonde platine Tina (alias Marilyn), une riche milliardaire de notre temps, ayant de justesse échappée aux Enfers, vient réveiller les deux âmes endormies, deux personnages historiques qui ont eu, jadis, affaire à l’Eglise catholique: Carl (von Linné) médecin et botaniste suédois (1707-1778) qui lui fait visiter les lieux et (Giordano)Bruno, prêtre et philosophe de la Renaissance en perruque (brûlé vif pour hérésie) dont va s’éprendre la Belle. Tina et Bruno se retirent alors dans le Jardin d’Eden pour une nuit d’amour que Carl, délaissé, viendra perturber. Une seule question les anime: y-a-t-il une vie avant la mort? Mais l’annonce de l’abolition des Limbes fait souffler un vent de panique (l’Eternité n’existe-t-elle plus?) et précipite tout le monde en enfer sur le rythme du limbo.

L’espace confiné d’une arène, avec un décor tournant dans lequel évoluent les personnages, fonctionne assez bien dans ce contexte, même si la mise en scène excentrique et un rien brouillon d’Ingrid Wantoch Rekowski (qui se risque aussi à la chorégraphie!) semble s’y trouver à l’étroit. L’ensemble pléthorique des percussions – auxquelles Gervasoni associe les flûtes à bec et paetzold, les cors et le cymbalum en étage – est placé derrière le décor, se répartissant en trois « chambres » qui s’ouvrent en fond de scène et mettent à mal, dans une acoustique sans doute peu favorable, l’équilibre entre le plateau et la musique. La partition n’est pas dirigée, si ce n’est par la battue alternée des percussionnistes pour qui Gervasoni écrit une musique, certes profuse et sonore – où s’entendent à maintes reprises des citations censées illustrer le propos – mais qui manque de cohésion et de relief dramaturgique. Le dispositif électronique projetant les sons dans l’espace pour donner « une apparence sensible aux limbes » est à ce titre beaucoup plus efficace.

Virtuose et toujours bien conduite, la partie vocale est sans aucun doute la dimension la plus réussie du spectacle; Gervasoni jongle assez plaisamment avec le livret polyglotte (anglais, italien, allemand) et favorise les ensembles quasi madrigalesques d’une facture toujours très fine, tel ce sextuor a capella, parlé/chanté, qui clôt la sixième scène sur la question existentielle et cruciale: Y-a-t-il une vie avant la mort?

Les trois protagonistes et chanteurs – il y a aussi trois comédiens sur scène – font tous partie de l’ensemble britannique Exaudi dont /Tina est membre fondatrice. Elle assume son rôle avec un certain panache – son « air » d’entrée et de sortie (« Sorry, sorry… ») est un des bons moments du spectacle – même si la voix un peu courte se fatigue et peine dans les aigus. La texture vocale un peu fragile du contre-ténor /Carl n’est pas sans saveur; celle du baryton /Bruno non plus, bien qu’elle manque de nuance pour affiner le profil du personnage.

Crédit photographique : © Monika Rittershaus

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