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Musica Strasbourg, fer de lance de la modernité

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Pour sa 31ème édition, le festival Musica s’est choisi trois axes de programmation.

Le premier s’est attaché à John Cage. À des pièces de Cage, Wilhelm Latchoumia a ajouté la création d’hommages cagiens écrits par Francesco Filidei, Alex Mincek et Gérard Pesson.

Pour sa 31ème édition, le festival Musica s’est choisi trois axes de programmation.

Le premier s’est attaché à John Cage. À des pièces de Cage, Wilhelm Latchoumia a ajouté la création d’hommages cagiens écrits par Francesco Filidei, Alex Mincek et Gérard Pesson. Le chorégraphe Rui Horta et la danseuse Silvia Bertoncelli ont réalisé un spectacle autour des Sonatas and Interludes pour piano préparé. Le Brussels Philharmonic et Michel Tabachnik ont joué le trop rare Four (1990). Le groupe Cabaret contemporain a donné, successivement, un concert, un bal et un dancefloor. En digne disciple du Kronos Quartet et de l’Arditti Quartet, le Jack Quartet a flanqué Cage de ses jeunes collègues Bianchi, Mincek et Robin. Enfin, last but not least, Robert Wilson en metteur en scène et comédien, s’est déplacé pour donner la première française de Lecture on Nothing, une fondatrice conférence que Cage prononça en 1949.

Le deuxième a concerné Arnold Schönberg, dont Moses und Aron (une ardente interprétation de Sylvain Cambreling) et Erwartung, qui, respectivement ont ouvert et fermé le festival.

Et le troisième s’est attaché à faire un large tour des ensembles européens qui se vouent aux musiques de notre présent : Kammerensemble NeueMusik Berlin (une heureuse découverte), Ictus, Les Percussions de Strasbourg, Neue Vocalsolisten, Linea, Prague Modern, Ensemble Modern, Divertimento, Remix Ensemble – Casa de Música et Accroche Note.

La présente chronique s’attachera aux deux derniers jours de Musica, les 5 et 6 octobre, dont le programme fut fort roboratif. Ce fut la première représentation française de Baron Münchhausen de Wolfgang Mitterer (ses modestes dimensions et son comique sont aux antipodes de Massacre, son précédent opus lyrique). Puis on découvrit la première prestation française de l’Orquestra Sinfónica do Porto – Casa de Música et le chef d’orchestre qui ont joué des œuvres de Daniel Moreira, de (son récent Concerto pour deux pianos & orchestre, avec et Varduhi Yeritsyan) et l’Erwartung énoncé ci-avant (avec Rayanne Dupuis). Enfin, les deux concerts ci-après présentés.

Strasbourg. Salle de la Bourse. 05-X-2012. (né en 1945) : We approach the sea ; (né en 1974) : Suonare ; (né en 1947) : En pièces / premier livre [première audition mondiale]. Avec , piano.

François-Frédéric Guy n’est assurément pas un pianiste ordinaire. Alors que, depuis son premier disque (la Sonate, opus 106, « Hammerklavier » de Beethoven, chez Harmonia Mundi), il figure au nombre, peu fourni, des grands maîtres du clavier, il se passionne également pour les écritures novatrices de son temps (celles qui posent des questions, ne se contentent pas l’« ouï » commun et recherchent de l’inouï, dont Hugues Dufourt, ou ). Et, tel Pollini jouant Boulez et Nono, il interprète ces auteurs d’aujourd’hui : à côté de leurs encres fraîches si complètement rendues, il propose son point d’ouïe, sa traduction, et fait sonner sa musique personnelle, sans narcissisme aucun.

Ainsi, de Jacques Lenot, a-t-il donné, au bouleversant We approache the sea (1982), pourtant déjà défendu par de fort talentueux pianistes, un éclairage inconnu et puissant. Depuis le sombre et opaque marigot registral de la première minute jusqu’à des éclats presque stravinskiens, il forge un matériau sonore dont le ressort est architectural, là où ses collègues privilégient cette inconsolable mélancolie (Schumann et une singulière triade poétique (Hölderlin, Jaccottet et Rilke la nourrissent) qui meut Jacques Lenot depuis si longtemps.

Après Suonare (2006) où Bruno Mantovani honore, à la lettre, le titre qu’il a choisi, vint la première audition mondiale de En pièces / premier livre (2007) de Marc Monnet. Pour des raisons purement circonstancielles, ce recueil, initialement destiné à François-Frédéric Guy, a patienté cinq années pour être proposé en public. Comme toujours, Marc Monnet se moque du style, quitte à ne pas offrir un aspect reconnaissable, presque signalétique, parce que prévisible. Il court le risque, exigeant, de l’écriture et d’un dégagement de soi. Tel un plasticien, le matériau initial et l’espace de jeu pré-forment l’œuvre à venir ; il s’agit alors d’écouter finement ce matériau, pour en découvrir ce qu’il a à proposer, voire à lui faire rendre gorge de ce qu’il recèle. En trente minutes, ce premier livre de En pièces offre des univers poétiques singuliers, auxquels les titres des douze formants sont de subtiles portes d’entrée : éclat ; glissades ; en devenir ; comme si de rien n’était ; de la résonnance ; extrême ; où est-ce ? ; rythme-éclats ; l’autre voyage ; mouvements de l’âme ; pour la mort d’amour ; incompréhensible. Ces titres (les didascalies qui accompagnent presque chaque pièce les renforcent) embrassent largement : des indications expressives destinées aux interprètes ; des objets techniques qui inclinent certaines pièces vers l’étude pour piano ; des ombres métaphysiques ; des expressions autobiographiques ; enfin, … de l’ironie sur soi, beaucoup d’ironie sur soi. Marc Monnet sait, comme peu, maintenir des atmosphères ambiguës qui désarçonnent pour mieux piquer la curiosité. À l’issue de ce concert, un jubilatoire flottement saisit l’auditeur tant la tension est ample entre les si riches et poignants univers où il a été embarqué et sa stupéfaction d’avoir si longtemps voyagé alors que seule une demi-heure de temps a coulé dans le sablier. Un grand opus !

Strasbourg. Cité de la musique et de la danse, auditorium. 6-X-2012. Georg-Friedrich Haas (né en 1953) : REMIX [première audition française] ; (né en 1974) : Backdraft [première audition française] ; (né en 1955) : Jetzt genau! [co-commande de Casa de Música & Contrechamps & festival Musica ; première audition mondiale]. Avec : Remix ensemble – Casa de Música, , direction.

Ce concert offre, en sa totalité, trois premières auditions [deux françaises (Haas et Robin) et une absolue (Dusapin], tandis que deux (Haas et Dusapin) des trois œuvres ont été spécifiquement écrites pour Remix Ensemble.

Lorsque, en 2007, il écrivit REMIX, Haas fit du neuf avec du déjà écrit, en une sorte de retour sur son travail : « […] je ne souhaitais pas vraiment me livrer à de nouvelles expérimentations. Je voulais simplement reprendre des éléments que j’avais déjà mis à l’essai et qui m’étaient devenus familiers, en les organisant suivant une relation différente ». Les œuvres qui ont été revisitées sont diverses : les opéras Nacht et Melancholia, ainsi que Bruchstück, Natures mortes et Monodie. À l’ouïe, défilent un paysage sonore aussi familier qu’inattendu (les éléments surviennent dans un ordre inaccoutumé), une texture profuse (à certains moments, elle manque presque d’être étouffante) et des éléments dont leur nature disparate (en longueur, en densité et en présence dans la mémoire) ne permet pas un écoulement cohérent du flux musical. Autrement dit, parce que l’écrit ne se traduit pas par une semblable lisibilité auditive, cette pièce peine à trouver son rythme architectonique. De ses interprètes, Georg-Friedrich Haas sollicite une haute virtuosité (vélocité, articulation, timbres et dynamiques).

Sans même lire les notes que le compositeur a rédigées, Backdraft est, comme toutes les autres œuvres de déjà entendues, enflammée, de son début à sa fin. Un grouillement organique et un discours fâché sur la Nature l’anime. Entre violence expressive et formelle, Backdraft sonne furieusement et sonorement bien (pour paraphraser le titre de l’œuvre orchestrale Sound ad furious de Manoury). Yann Robin s’y risque à placer des éléments compositionnels dans un contexte autre que celui pour lequel ils ont été conçus. Résultat : ça « déménage » et ça secoue, dans une atmosphère elle aussi étouffante, au risque d’être enfouie dans un maelstrom sonore et de laisser une impression confuse. Une seconde écoute successive aurait permis d’affiner la trace que cette œuvre laisse à la mémoire.

En totale opposition, Jetzt genau! s’offre comme une silence habité, ça-et-là, de rares objets et lignes. Ce genau! est le deuxième objet d’un de ces territoires (ce terme sied davantage que « cycle ») où le compositeur aime à placer des œuvres qu’unissent un ténu fil musical et un palimpseste d’affects et d’atmosphères poétiques. En sa manifestation la plus perceptible, ce palimpseste se traduit souvent par son genre (les « solos pour orchestre ») ou par son titre (des pièces de musique de chambre dont le titre débute par un « i »). Avec cette nouvelle œuvre, le titre est, de nouveau, en jeu. En l’occurrence, le terme allemand genau! [exactement !] nourrit un territoire né à l’occasion d’une pièce (Genau !, composée en 2011) qui fêta les soixante ans de Wolfgang Rihm. Suit donc ce Jetzt genau!, avant un Jetzt ganz genau! annoncé.

En bien des points, Jetzt genau! cousine avec O Mensch!, sur des textes de Nietzsche, pour voix et piano, que Georg Nigl et Vanessa Wagner avaient créé en novembre 2011 au Théâtre des bouffes-du-nord, à Paris. Et en remontant plus avant, ces deux œuvres appartiennent à cette nature mélancolique qui, bien au-delà de son « operatorio » La Melancholia (1991) constitue . En sa forme, Jetzt genau! se réfère à Janáček, tant à ces deux œuvres concertantes (Concertino et Capriccio : la nomenclature instrumentale y est modeste et inusitée) qu’à sa poétique : « j’espère qu’on tendra le désir d’exprimer dans ma musique l’ombre de musiques toujours venues d’ailleurs et même d’un peu plus loin … ». Comme tout fruit d’un mélancolique caractérisé, Jetzt genau! malaxe l’indéfini, l’illusoire, l’exil et l’énigme (elle ouvrent à des angoisses métaphysiques), quand n’y sonnent pas une dialectique tremblée entre mémoire et oubli et une réalité qui se dérobe à mesure qu’on s’en approche. L’ambiguïté se lit jusque dans la fonction du piano, tour-à-tour chambriste, principalisant et concertant. Éteinte dans le silence, cette œuvre captivante est décidément hantée de fantômes.

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