La Scène, Spectacles divers

Heiner Goebbels et les voix slovènes : onirique

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Paris. Théâtre de la Ville. 27-XI-2012. Heiner Goebbels (né en 1952), When the mountain changed its clothing, avec des textes, en langue et version anglaises, de Joseph von Eichedorff, Alain Robbe-Grillet, Ian McEwan, Jean-Jacques Rousseau, Adalbert Stifter, Marlen Haushofer et Gertrude Stein. Musiques : Arnold Schönberg (arrangement par Franck Krawczyk), Farben, opus 16 ; musique ethnique de Slovénie (arrangement par Karmina Sileč), Da citira Kafölawa ; Johannes Brahms, Der Gardner, opus 17/3 ; anonyme, Benedicamus (in codex Las Huelgas) ; musique ethnique d’Inde (arrangement par Karmina Sileč), Da pa Canynu ; musique hindoue (arrangement par Karmina Sileč), Gayatri Mantra ; groupe The Bird and The Bee, Because ; anonyme, Kozaračko kolo – chant des partisans de l’ex-Yougoslavie ; Sarah Hopkins, Past Life Melodies ; Heiner Goebbels, When the mountain changed its clothing. Heiner Goebbels, conception artistique & mise-en-scène & conception musicale ; Matthias Mohr, dramaturgie ; Klaus Grünberg, scénographie & lumières ; Florence von Gerkan, costumes ; Willi Bopp, design sonore ; Florian Bilbao, chorégraphie. Avec : Carmina Slovenica Vocal Theater, Karmina Sileč, direction artistique

Deux précédents spectacles de ont déjà été présentés ici-même : le concert scénique I Went To The House But Did Not Enter, en septembre 2009, en ce même Théâtre de la Ville ; et Max Black, en février dernier, au Théâtre des bouffes-du-nord. En outre, le rédacteur de cette chronique ne cache pas qu’il a déjà assisté à quatre autres de ces fantasmagories que, dans sa génération, seul sait concevoir et réaliser. Et qu’il s’agisse de Stifters Dinge, spectacle tout en machines (dont six pianos et une piscine lumineuse, en l’absence de toute présence humaine scénique) gouvernées par l’informatique, ou des deux spectacles ci-avant nommés (respectivement : une façon d’opéra mélancolique, nimbée de T.S. Eliot, Blanchot, Kafka et Beckett que chantait le Hilliard Ensemble ; et une pseudo-conférence scientifique que prononçait André Wilms, entre le professeur Tournesol et le docteur Faust). Un point unit tous ces spectacles : une perception (Heiner Goebbels est, à parts égales, compositeur, librettiste et concepteur d’images fixes et animées), extrêmement mélancolique, d’un monde d’où l’être humain a été congédié et où la Nature a été saccagée. Ce nouveau spectacle n’échappe pas à ce sillon.

When the mountain changed its clothing est né du moment où Heiner Goebbels entendit le Carmina Slovenica Vocal Theater. Implanté à Maribor (deuxième ville de Slovénie), ce groupe vocal, que dirige Karmina Sileč, est constitué d’une trentaine d’adolescentes et de jeunes femmes. Son travail sonore assume les pratiques vocales ethniques qui, également en Croatie, continuent à avoir cours dans le septentrion des Balkans. Toutes frappent par leur infatigable alacrité scénique : durant environ une heure-et-demie, trente-deux jeunes femmes – en solo, en petits groupes ou en tutti – chantent, courent, sautent et dansent, quand elles ne changent pas les décors ; jamais la mise-en-scène n’altère leur spontanéité et leur appétit de vivre. La qualité d’intonation vocale est exemplaire, que des disséminations spatiales sur le plateau n’amoindrissent pas. C’est étourdissant et, à sa façon, virtuose.

En son propos suggéré plus qu’asséné, When the mountain changed its clothing rapproche deux rituels : l’un, naturel, est le passage de l’état d’adolescente à celui d’adulte ; l’autre, politique, concerne la récente guerre civile balkanique (européenne) après la mort de Tito et au moment où la Yougoslavie se démembra. Dans les deux cas, le sang coule, ainsi que le clame une question-réponse, empruntée à Alain Robbe-Grillet, qui court tout au long de ce spectacle : « À quoi rêvent les jeunes filles ? – Au couteau et au sang. ». Vers la fin du spectacle, un troisième rituel : l’abandon puis l’éventration et le dépeçage des peluches animales. Encore une fois, rien de brutal dans ce spectacle : sa fascinante poétique tient à son entrelacs de pudeur amusée et d’élans graves, de juvénile expressivité pulsionnelle (un écho au Sacre du printemps ?) et de reliefs de la guerre. La chatoyance de costumes, en leurs genres et en leurs couleurs, induit une vaste palette de comportements individuels. La Nature, presque expulsée, ne demeure que de manière fictive : une pelouse synthétique, ainsi que des images de ruralité et un tableau luxuriant d’Henri Rousseau.
Heiner Goebbels ne peut dissimuler combien le structuralisme le fonde, notamment lorsqu’il pratique assidument le collage. Collage textuel, tel que Luciano Berio en usa à l’entour de 1970, avec ici une dominante de Gertrude Stein, d’Alain Robbe-Grillet, de et de son cher Adalbert Stifter. Mais aussi collage musical, qui allie musiques ethniques de toute provenance et adaptations de musiques écrites. Collages et non montages, tant Heiner Goebbels agit plus au sens de Braque et de Picasso à l’orée de la Première guerre mondiale que d’un monteur au cinéma. Il s’agit d’une exigeante écriture, avec un plein statut d’auteur.

Encore une fois, Heiner Goebbels conçoit et réalise un unique moment d’onirisme, inoubliable.

Crédit photographique : Carmina Slovenica Vocal Theater © Klaus Grünberg

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Paris. Théâtre de la Ville. 27-XI-2012. Heiner Goebbels (né en 1952), When the mountain changed its clothing, avec des textes, en langue et version anglaises, de Joseph von Eichedorff, Alain Robbe-Grillet, Ian McEwan, Jean-Jacques Rousseau, Adalbert Stifter, Marlen Haushofer et Gertrude Stein. Musiques : Arnold Schönberg (arrangement par Franck Krawczyk), Farben, opus 16 ; musique ethnique de Slovénie (arrangement par Karmina Sileč), Da citira Kafölawa ; Johannes Brahms, Der Gardner, opus 17/3 ; anonyme, Benedicamus (in codex Las Huelgas) ; musique ethnique d’Inde (arrangement par Karmina Sileč), Da pa Canynu ; musique hindoue (arrangement par Karmina Sileč), Gayatri Mantra ; groupe The Bird and The Bee, Because ; anonyme, Kozaračko kolo – chant des partisans de l’ex-Yougoslavie ; Sarah Hopkins, Past Life Melodies ; Heiner Goebbels, When the mountain changed its clothing. Heiner Goebbels, conception artistique & mise-en-scène & conception musicale ; Matthias Mohr, dramaturgie ; Klaus Grünberg, scénographie & lumières ; Florence von Gerkan, costumes ; Willi Bopp, design sonore ; Florian Bilbao, chorégraphie. Avec : Carmina Slovenica Vocal Theater, Karmina Sileč, direction artistique

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