Fin du cycle Brahms Szymanowski de Valery Gergiev

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 15,16-XII-2012. Karol Szymanowski (1882-1937) : Symphonie n°3 « Chant de la nuit », pour ténor (ou soprano), chœur mixte et orchestre, sur un texte de Djalâl al-Dîn Rûmî op.27 ; Symphonie n°4 « concertante » op.60 ; Concerto pour violon n°2 op.61. Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°3 en fa majeur op.90 ; Variations sur un thème de Haydn op.56a ; Symphonie n°4 en mi mineur op.98. Toby Spence, ténor. Leonidas Kavakos, violon. Denis Matsuev, piano. London Symphony Chorus, London Symphony Orchestra, direction : Valery Gergiev.

Suite et fin en deux concerts de la série Brahms Szymanowski que emmène en tournée de Londres à Paris en passant par le Luxembourg. Le premier soir les symphonies n°3 des deux compositeurs étaient complétées par les Variations sur un thème de Haydn de Brahms, alors que les symphonies n°4 encadraient le Concerto pour violon n°2 de Szymanowski le lendemain.

A l’issue des concerts d’octobre où les Brahms nous avaient franchement déçus, nous émettions le souhait de retrouver intacts ces flamboyants Szymanowski, mais surtout des Brahms revigorés. Faut-il croire très immodestement que nous fûmes entendus, car la Symphonie n°3 de Brahms qui ouvrit le premier concert marqua une nette rupture avec les monotones et fermées à double tour symphonies n°1 et n°2 entendues quelques semaines avant. Enfin Gergiev imprimait un élan permanent en même temps qu’il laissait l’orchestre s’épanouir, permettant à celui-ci de produire un son nettement plus riche et varié. L’équilibre entre le legato qui avait perdu son côté envahissant et la pulsation était bien meilleur, les choix aussi classiques que fonctionnels de tempos comme la tension maintenue tout au long des quatre mouvements, firent de cette exécution, vigoureuse et engagée, lyrique sans sentimentalisme, très homogène de ton, servie par un superbe orchestre, une réelle réussite.

On redescendit d’un cran avec les Variations sur un thème de Haydn un peu trop littérales qui suivirent. Les contrastes et les changements de climats entre les différentes variations restèrent sous exploités, et si la lourdeur relevée lors des concerts d’octobre avait heureusement disparu, l’élan et le naturel retrouvés quelques minutes plus tôt pour la symphonie n’étaient plus aussi perceptibles dans ces variations qui nous semblèrent à l’image du chef, courbé sur son pupitre, le nez plongé dans la partition, sans vraiment prendre ni hauteur ni recul.

Le lendemain c’est la Symphonie n°4 de Brahms qui avait la tâche de conclure l’ensemble du cycle, presque en beauté, car si elle ne retrouvait pas totalement l’homogénéité de la Troisième, elle sut rester suffisamment captivante. Plus que la veille, c’était avant tout la virtuosité des musiciens du LSO qui fit merveille, d’autant que cette virtuosité n’y était pas gratuite ni ostentatoire, mais parfaitement en situation dans une symphonie qui y fait peut-être plus directement appel que ses trois aînées. La conduite de l’Allegro non troppo initial, introduit par un piano magnifiquement progressif des premiers et seconds violons, prit de plus en plus d’ampleur jusqu’au déchaînement final fort bien maîtrisé mais un peu conservateur quand même. Les deux mouvements intermédiaires furent impeccablement réalisés, avec un Andante lyrique et évolutif, suivi par un Allegro giocoso brillant et dynamique à souhait. La difficile passacaille retrouve le principe des variations et, coïncidence, un aspect un peu plus littéral comme pour l’opus 56, où le ton idéal, toujours délicat à trouver, sembla récalcitrant à s’établir.

Servis par un orchestre en grande forme et un chef inspiré qui leur insuffla une tension et un dramatisme de tous les instants, les trois opus de Szymanowski inscrits au programme retrouvèrent et même dépassèrent la réussite déjà exemplaire des premiers concerts de la série. D’autant que les deux dernières symphonies sont en elles-mêmes plus inspirées, personnelles et passionnantes que les deux précédentes. En écoutant Gergiev diriger ces œuvres, on ne put s’empêcher de penser au grand chef de théâtre qu’il est par ailleurs tant il sut attiser et mettre en scène les différents épisodes dont les plus spectaculaires, poussés à leur paroxysme, emplirent de tout leur éclat le grand volume de la Salle Pleyel. Si n’en souffrit quasiment pas, le piano de y fut parfois submergé malgré les efforts du pianiste. Sommets de cette série, les deux symphonies que nous aurons du mal à départager tant elles furent chacune à leur manière, captivantes. Le ton crépusculaire et mystérieux donné au Chant de la nuit, porté par un chœur vibrant, y était idéal. Bénéficiant en outre de la belle performance de Roman Simovic dans les décisifs solos de violon, alors que le ténor , il est vrai peu sollicité par la partition y était moins marquant, cette symphonie concluait de façon envoûtante la première soirée.

La Symphonie « concertante » ouvrit le feu le lendemain sur les mêmes cimes. D’inspiration plus folklorique, au moins en apparence, elle est plus colorée, lumineuse, contrastée, voire exaltée que la troisième symphonie. Le piano y joue un rôle concertant, s’approchant en moins chargé de difficultés de Prokofiev ou Bartok. domina son sujet avec maestria, bondissant de son tabouret sur l’élan enthousiaste du dernier accord, déclenchant les applaudissements tout aussi enthousiastes du public. Quelques aménagements de plateau plus tard, replaçant le piano au cœur de l’orchestre et plus en instrument soliste, voilà prendre sa place pour le Concerto pour violon n°2 contemporain de la Symphonie concertante et musicalement nettement plus proche de cette dernière que du premier concerto. Les interprètes qui nous semblèrent autant irréprochables qu’inspirés, emportèrent de nouveau l’adhésion du public.

Si la curieuse idée de réunir Brahms et Szymanowski ne nous a pas plus convaincu que cela, ces concerts ne mettant pas vraiment en évidence de points communs marquants, au moins a-t-elle sans doute permis d’attirer vers le compositeur polonais un nouveau public. Gageons que celui-ci ne l’a pas regretté, car le niveau musical et technique est monté très haut. Si la tradition du LSO est respectée ces concerts paraîtront prochainement en disques, et si on peut penser qu’on pourrait faire l’impasse sur les Brahms, on guettera avec le plus grand intérêt les Szymanowski.

Crédit photographique : © Fred Toulet

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