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Ensemble Solistes XXI, Dialogue avec l’ombre

La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Paris. Amphithéâtre de l’Opéra Bastille. 5-II-2013. Caroline Chauveau (né en 1957): Liber novus (CM), sur un texte de Carl-Gustav Jung, pour deux barytons et alto; Gilbert Amy (né en 1936): D’ombre et lumière pour alto solo; Edith Canat de Chizy (né en 1950): Sombra (CM), sur un poème de Federico Garcia Lorca, pour trois voix de femmes et alto.; Christobald de Morales (1500-1553): Troisième leçon des Ténèbres du Samedi Saint, Incipit Oratio Hieremiae Prophetae, pour six voix a capella; Gianvincenzo Cresta (né en 1968 ): Devequt II sur des Laudes de Jacopone da Todi, pour ensemble vocal à sept voix et alto narrateur. Christophe Desjardins, alto; Solistes XXI; direction Rachid Safir.

Quelques jours après un superbe concert au Grand Théâtre de Provence lors de Présences 2013, où il mettait en résonance les voix de la Méditerranée, était de nouveau le maître d’oeuvre d’une très belle soirée à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille mêlant les voix de l’Ensemble XXI à celle de son alto dans cinq pièces qui toutes exploraient la thématique de l’ombre.

A côté de la création française de Devequt II de , une oeuvre qui vient d’être gravée sous le label Digressione music et où s’origine la collaboration de l’altiste et de l’ensemble de , avait passé commande aux deux compositrices et Edith Canat de Chizy qui, chacune selon sa sensibilité, laissaient s’exprimer un imaginaire sonore sollicité par la poétique de l’ombre.

Liber Novus pour deux barytons et alto de fait référence au Livre Rouge de Carl-Gustav Jung (récemment traduit en français) qui instaure un dialogue introspectif entre l’Homme et son Ombre (les deux barytons) auxquels se joint une troisième instance, l’Anima, la part féminine de chaque individu, l’Ange et le conciliateur qu’incarne ici l’alto. Les cinq petites « scènes » de ce théâtre de sons, fort bien habité par les deux barytons et , sont nourries de citations, tant verbales que musicales, dont Caroline Chauveau fait son miel pour tramer une dramaturgie très inventive et une écriture qui se renouvelle à mesure: celle de l’alto tout particulièrement – Christophe Desjardins souverain – assumant toutes les facettes de son rôle, de l’Esprit des profondeurs, exigeant une scordatura, au récitatif de l’Ange qui dialogue avec l’Homme avant de joindre sa « voix » au chant tribal de la quatrième partie dont le martèlement incantatoire n’est pas sans évoquer le rituel Ohanien.

Christophe Desjardins revenait seul sur scène pour donner D’ombre et lumière de , une pièce en quatre parties dont la rigueur de conception et de style s’impose sous l’archet impérieux de l’interprète. Le registre sombre déployé dans le premier mouvement s’oppose aux raies de lumière projetées par la ligne serpentine et fugace d’un second mouvement très virtuose. Moins caractérisés mais superbement écrits, les deux derniers mouvements sondent avec une belle efficacité les capacités expressives et sonores de l’instrument.

C’est le très beau poème de Garcia Lorca La sombra de mi alma ( L’ombre de mon âme) qui inspire Edith Canat de Chizy pour sa nouvelle oeuvre Sombra (Ombre) écrite pour l’alto de Christophe Desjardins et trois voix de femmes. Respectueuse de la structure du poème en cinq strophes, la compositrice tresse une forme musicale jouant sur la répétition/incantation de deux refrains qui interfèrent. Les trois voix de femmes quasi a capella font revivre l’esprit du Cante Jondo si familier du poète et musicien andalou, avec le galbe et la couleur des voix laryngées du « chant profond ». L’alto traité avec beaucoup d’originalité est ici une entité sonore autonome, ajoutant à la sonorité du mot une part d’onirisme et d’étrangeté. Si les trois voix dans cette acoustique un peu sèche manquaient parfois de projection, à la tête de l’ensemble parvenait à rendre avec justesse le raffinement de l’écriture et de la poétique sonore.

Après la Troisième leçon des ténèbres du Samedi Saint de Cristobald de Morales dont l’exigence quant au contrepoint et à la conduite des lignes mélodiques mettait à mal la justesse et l’équilibre des six voix a capella, la soirée se terminait avec la création française de Devequt II du compositeur italien , une pièce inspirée des récits poétiques (Laudes) de Jacopone da Todi et de l’expérience talmudique d’union totale avec Dieu, « thème constant de la Kabbale, du Mussad et de la littérature hassidique » précise le compositeur sans donner la traduction des textes italiens utilisés; sans doute parce que son travail se situe au-delà du sens, dans la recherche d’un son « chargé d’indicible » comme il aime à le préciser. Minimales autant que raffinées, les textures vocales forment un tissu flottant sur lequel l’alto imprime ses propres figures dans une très belle intégration de la ligne instrumentale au sein des sept voix. Mais à deux reprises, l’alto soliste devient « voix narrative », empruntant un profil ornemental et stylisé très singulier, sorte de méta-langage que Christophe Desjardins, très habité, semble porter jusqu’à la transe.

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