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Le cas Furtwängler sur les planches du Théâtre Rive Gauche

La Scène, Spectacles divers

Paris. Théâtre Rive Gauche. 21-II-2013. Ronald Harwood (né en 1934) : A tort et à raison. Mise en scène : Odile Roire ; Lumières : Laurent Castaingt ; Décors : Stéfanie Jarre ; Son : Alexandre Lessertisseur ; Costumes : Sylvie Pensa. Avec : Jean-Pol Dubois, Wilhelm Furtwängler ; Francis Lombrail, Steve Arnold ; Thomas Cousseau, Helmuth Rode ; Odile Roire ; Tamara Sachs ; Guillaume Bienvenu, David Wills ; Jeanne Cremer, Emmi Straube.

Alors que sa pièce Collaboration contant le travail en commun et l’amitié unissant le compositeur allemand Richard Strauss et l’écrivain autrichien Stephen Zweig est reprise dans sa distribution originale avec Michel Aumont et Didier Sandre au Théâtre de la Madeleine, le Théâtre Rive Gauche nous propose de revenir sur une précédente pièce de Ronald Harwood traitant de la même période de l’histoire du XXème siècle, A tort et à raison, cette fois-ci légèrement retouchée dans son texte et dans une production totalement nouvelle signée Odile Roire.

Voulant faire réfléchir sur le rôle de l’artiste et de l’art dans une société totalitaire, Ronald Harwood choisit d’illustrer son propos par le cas célèbre de , accusé un temps de s’être compromis avec les nazis car resté dans l’Allemagne hitlérienne presque jusqu’au bout.

Cette pièce met face à face deux personnages en même temps que deux conceptions du monde, celle du major américain Steve Arnold, pour qui l’art ne pèse rien, et celle du chef d’orchestre allemand pour qui l’art est tout. Le premier est chargé par les autorités américaines d’instruire le dossier de dénazification du second au sortir de la deuxième guerre mondiale, procédure appliquée à tous les artistes ayant continué leur activité sous le régime nazi. Insensible aux arguments du chef et de ses défenseurs, convaincu de sa duplicité et de sa connivence avec les autorités, il cherche à confondre sa proie avec la délicatesse d’un char Sherman lancé à l’assaut des armées ennemies. En face de lui, l’artiste essaye tant bien que mal de faire comprendre son point de vue, qu’on pourrait résumer ainsi : rester sur le navire en pleine tempête et essayer de sauver ce qui peut être sauvé en attendant le retour de jours meilleurs. Choc des cultures, incompréhension mutuelle, vaines tentatives de rapprochement de deux positions irréconciliables car vivant dans un monde étranger l’une à l’autre, c’est ce que nous montre cette pièce mettant en scène les entrevues que les deux hommes eurent pendant l’instruction dans le bureau du major Arnold.

Le titre français (Taking sides en anglais) transformant la formule classique « à tort ou à raison », substituant le « ou » par un « et », résume bien le dilemme, refusant de trancher entre tort et raison. On comprend clairement que Furtwängler n’était pas nazi et en était même un opposant de l’intérieur, pour autant la pièce laisse la question initiale, la responsabilité de l’artiste face au totalitarisme et la barbarie, est-il alors plus courageux ou plus lâche, de partir, pour ceux qui en auraient le choix, là où l’herbe est plus verte, ou de rester sauver ce qui peut l’être, complètement ouverte. A sa décharge, remarquons que, si cette question avait une réponse définitive valable en toute circonstance, cela se saurait depuis longtemps.

Très factuelle, fort bien documentée et très juste historiquement, bien écrite, basée sur des personnages bien choisis, y compris secondaires, cette pièce n’a finalement que deux légères faiblesses : l’absence de suspens sur le dénouement de l’instruction puisqu’on en connait l’issue depuis 1946, et la frustration devant l’impossible résolution de la question posée, le cas Furtwängler n’étant finalement exemplaire que du cas Furtwängler et non applicable à ou pour ne prendre que deux exemples tout aussi fameux.

Si la première mise en scène due à Marcel Bluwal (1999) avait deux super stars à son affiche, Michel Bouquet, le chef, et Claude Brasseur, le major, la nouvelle distribution est sans doute moins sexy sur le papier, mais finalement plus juste car restituant mieux le rapport de force qui régnait entre les deux hommes lors de ces entrevues, en faveur du militaire droit dans ses bottes, sûr de lui, même s’il échouera finalement dans ses objectifs, face à un Furtwängler plus fragile, égaré dans cet instant de l’histoire qui lui échappe à chaque minute un peu plus. Portant la pièce sur leurs épaules, Jean-Pol Dubois et Francis Lombrail dont la ressemblance avec Harvey Keitel qui jouait le même rôle du major dans le film Taking sides d’István Szabó est cocasse, sont remarquables de justesse et de sobriété, donnant à leur affrontement une crédibilité que n’avait pas à ce point la version Bluwal. On pourrait d’ailleurs donner les même qualificatifs à la mise en scène d’Odile Roire ainsi qu’au reste de la distribution, où on reconnaitra en second violon renégat, le Lancelot d’un célèbre format court télévisuel.

Mais il y a un moment magique dans cette pièce, lorsqu’on entend l’enregistrement de l’Adagio de la Symphonie n°7 d’Anton Bruckner que le chef fit à la tête l’Orchestre Philharmonique de Berlin en 1942 pour Telefunken. En quelques secondes on comprend la puissance de la musique et le génie de ce chef, et on est littéralement transporté. Et on se dit oui, l’art mérite aussi d’être sauvé.

Crédit photographique : Jean-Pol Dubois, Francis Lombrail © Photo Lot

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