Domaine privé de Kaija Saariaho, ovation pour Santtu-Matias Rouvali

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Cité de la Musique. 19-IV-2013. Kaija Saariaho (né en 1952): Asteroid 4179: Toutatis pour orchestre; Laterna magica pour orchestre; Leino Songs pour soprano et orchestre. Jean Sibelius (1865-1957): Luonnotar pour soprano et orchestre; Symphonie n°7. Anu Komsi, soprano; Orchestre Philharmonique de Radio France; direction Santtu-Matias Rouvali.

En invitant la soprano et le jeune chef d’orchestre – issu de la prestigieuse école de direction de l’Académie Sibelius – qui dirigeait ce soir la musique de et de , la Cité de la Musique arborait des couleurs très finlandaises. C’était le troisième concert du Domaine privé avec un Orchestre Philharmonique de Radio-France en grande forme qui laissait clairement percevoir, dans ce dialogue des générations, la filiation profonde à établir.

Formée à l’Académie Sibelius d’Helsinki où elle voit le jour, Kaija Saariaho est à bonne école auprès de l’intransigeant Paavo Heininen, un professeur de composition finlandais, ayant travaillé à Cologne avec Bernd Aloys Zimmermann, que la compositrice a mis au programme de son Domaine privé. Mais c’est à Darmstadt, où elle rencontre les tenants de l’école spectrale française, puis à l’Ircam, où elle travaille depuis 1982 – date à laquelle elle s’installe en France – qu’elle fixe ses orientations personnelles fondées sur l’écriture très raffinée du timbre et des textures.

Parmi les oeuvres d’un catalogue très fourni qui compte déjà trois opéras, nous entendions en création française trois pièces d’orchestre des dix dernières années, animées d’un geste compositionnel au sommet de son art.

Asteroid 4179: Toutatis est une pièce très courte mais non moins fulgurante, oeuvre « satellite » en quelque sorte puisque, commande de la Philharmonie de Berlin, elle devait compléter un projet autour des Planètes de Holst. L’oeuvre déploie, dans un spectre toujours très large et somptueusement habité, une matière scintillante et vibratile animée de courants divers et sertie d’une aura de mystère.

Sous la direction élégante et flexible de , tout juste 27 ans, Laterna magica (2008) révélait un univers d’une foisonnante richesse dont les sonorités tour à tour soyeuses et hérissées, vibrantes et sensuelles, nous plongeait dans une écoute immersive. Le titre fait référence à l’autobiographie éponyme d’Ingrid Bergman où s’origine la composition. Kaija Saariaho élabore un jeu de temporalités et d’espaces toujours en mouvement et intègre aux textures colorées de l’orchestre les chuchotements des instrumentistes ajoutant leur part d’onirisme à la trajectoire visionnaire de la composition.

Avant les Leino Songs qui débutaient la seconde partie, l’Orchestre Philharmonique, transcendé par l’éblouissante énergie déployée par le chef finlandais, donnait une oeuvre rare, au souffle fantastique, qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère des Guerre-Lieder de Schoenberg. Titré « poème symphonique avec soprano », Luonnotar, dont Sibelius écrit le texte, s’inspire de la mythologie finlandaise du Kalevala, racontant comment la jeune vierge Ilmatar donne naissance aux éléments du cosmos, la terre, le ciel, le soleil, la lune et les étoiles : c’est cette dimension cosmique que semble cerner la ligne vocale dans une trajectoire éminemment libre et évocatrice qu’, immense, emprunte avec un naturel confondant. La soprano finlandaise brave toutes les difficultés d’une écriture vocale très atypique et déploie, sous un orchestre lunaire, un registre de couleurs et de dynamiques très impressionnant.

Leino Songs ont été écrits par Kaija Saariaho à la demande d’Anu Komsi qui les créés en 2008 avec l’Orchestre Symphonique de Kyoto. Les quatre poèmes sont ceux du finlandais Eino Leino (1878-1926) exprimant la fragilité de l’âme et la solitude de l’être. La toile spectrale et aérienne tissée par l’écriture orchestrale de la compositrice est ici comme la chambre d’écho de la voix qui vient s’y inscrire très naturellement. De manière concise et intense, la ligne vocale souvent rejointe par un violon félin, colle aux mots de la langue finlandaise dans des temporalités qui varient au gré de la substance poétique. La voix sensuelle et ductile d’Anu Komsi est souveraine au sein d’un orchestre qui sonne avec délicatesse et légèreté.

Kaija Saariaho aime Sibelius et particulièrement les pages qui ont été choisies ce soir pour accompagner sa musique. La Symphonie n°7 (1924) est la dernière du maître finlandais qui s’arrêtera de composer deux années plus tard, mesurant la distance « embarrassante » entre Schoenberg « le progressiste » et la musique tonale dans laquelle il continue d’évoluer. Cette symphonie en do majeur tire peut-être son modèle en un seul mouvement de la Symphonie de chambre opus 9 du viennois. Elle en a la concentration et la richesse des thèmes, savamment imbriqués en une polyphonie riche et foisonnante, mais n’abandonne jamais la conduite tonale. Maître des grands espaces, Sibelius balise cette trajectoire bigarrée, aux accents du terroir, par un choral de trombones qui creuse la perspective et donne la pleine mesure du souffle symphonique sibélien.

Exemplaire tout au long de cette superbe soirée, l’Orchestre Philharmonique faisait une ovation à Santtu-Matias Rouvali, déjà célèbre en Finlande et dont le public parisien saluait très chaleureusement le talent fou.

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